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Ces libres enfants qui agacent le gouvernement britannique

Mis à jour le samedi 19 février 2000

LES enfants ne sont plus vêtus de parkas en peau de mouton comme sur la couverture très « seventies » de l'édition du livre d'A. S. Neill chez Maspero. Aujourd'hui, c'est plutôt le style rap qui prédomine, mais le temps ne semble pas avoir passé sur les libres enfants de Summerhill. Ils s'ébrouent toujours par petits groupes sur la pelouse râpée, dans la salle de jeux de la bicoque en briques rouges peu rutilantes, dans les chambres en désordre des bungalows en bois. « Es-tu occupé, Nathan ? » « Non », répond aussitôt Nathan, gentiment prêt à se rendre utile. Il est rare, à Summerhill, que les enfants soient « occupés ».

C'est Zoe Readhead, la propre fille du fondateur A. S. Neill, mort en 1973, qui dirige maintenant l'école. A cinquante-quatre ans, elle en est elle-même une ancienne élève, y a mis ses quatre enfants et est restée en tout fidèle aux principes de son père. Ses 58 pensionnaires, qui viennent des quatre coins du monde, vont aux cours s'ils le veulent, quand ils le veulent, c'est-à-dire peu. La plupart commencent par passer une ou plusieurs années sans y mettre les pieds. « Pendant deux ans, je ne suis allé à aucun cours, reconnaît Nathan. Et puis, à un moment, j'avais fait tellement de cabanes que je n'avais plus rien de mieux à faire. » « C'est l'ennui qui devient ennuyeux », renchérit Côme, un pensionnaire français qui déclare aller « assez souvent » en classe. Mais Risako, une Japonaise de quinze ans, commence à s'inquiéter de savoir à peine lire. « Mon envie d'aller aux cours n'est toujours pas venue », dit-elle sans se trouver drôle, vaguement gênée.

Les bienfaits de « l'école du bonheur », les enfants sont les premiers à en être convaincus. Mais que deviennent donc les anciens élèves de Summerhill ? « Des génies ? Jusqu'à présent, non », admettait Neill, pour qui l'objectif n'est pas la réussite scolaire ou professionnelle, mais le bonheur. Il précisait aussi que le succès d'une scolarité à Summerhill dépend largement de la qualité du milieu familial, lequel reste privilégié - le coût de la pension est de 6 500 livres par an (environ 5 400 francs par mois). Pas de génies, donc, mais le niveau de réussite des « Summerhilliens » au GCSE, sorte d'équivalent du BEPC, n'est pas inférieur à celui de la moyenne nationale. La presse britannique multiplie les témoignages d'anciens élèves épanouis. Ils ont appris à ne faire que ce qu'ils aiment et à prendre confiance. Ils sont ébénistes, acteurs, fermiers, conseillers en gestion, professeurs en sciences médicales, ingénieurs. Certains ont poursuivi des études à l'université, d'autres non.

  MISE EN DEMEURE « On apprend mieux, parce qu'on le fait quand on en a envie. » A Summerhill, c'est à croire que c'en est devenu une comptine, pour ne pas dire un catéchisme. Le ministère britannique de l'éducation, lui, se montre peu sensible à la reconnaissance du désir de l'enfant. Que Summerhill soit une institution privée entièrement autonome, destinée à une poignée d'élèves généralement inadaptables au système scolaire traditionnel, ne l'émeut pas davantage. Depuis une dizaine d'années, et particulièrement sous l'impulsion des travaillistes, il tente de mettre fin à cette minuscule enclave libertaire, vieille de soixante-dix-neuf ans. En mai 1999, un rapport d'inspection accablant a été rendu public. Du non-respect des programmes à la mixité des toilettes, l'école est mise en demeure de se conformer à ses recommandations, sous peine d'être fermée.

Zoe Readhead a obtempéré sur certains points, mais refuse de transiger sur la philosophie fondamentale de Summerhill. Elle poursuit le gouvernement en justice, prête à faire appel s'il le faut devant la Cour européenne. La première audience est prévue autour du 20 mars. Pour les élèves, qui ont déjà rencontré des parlementaires et un membre du bureau des Nations unies, la cause est capitale. Et, pour les Lords, l'occasion trop belle d'ajouter un poil d'ironie au désordre ambiant : certains d'entre eux ont donc exprimé envers Summerhill un soutien radical. Si ce n'est pour défendre sa philosophie, du moins son droit à exister.

  M. V. R.



Le Monde daté du dimanche 20 février 2000


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