LE QUOTIDIEN


«I love you», le virus qui aimait les failles de Microsoft
L'omniprésence de ses logiciels a accéléré la propagation.

Par FLORENT LATRIVE

Le samedi 6 et dimanche 7 mai 2000

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Soupçons sur les Philippines

Le virus «I love you», qui saute d'e-mail en e-mail depuis mercredi matin, infectant des ordinateurs dans le monde entier et détruisant des données sur les disques durs, poursuivait sa course vendredi. Les éditeurs de logiciels antivirus ont fourni des antidotes, et l'épidémie devrait se calmer progressivement, malgré l'apparition de versions «mutantes» plus délicates à détecter. Côté enquête sur l'origine de la bestiole, les soupçons qui pesaient sur les Philippines semblent se confirmer. Un fournisseur d'accès au Net de Manille a accepté de collaborer avec le FBI pour tenter de remonter à la source. Si toute la planète a été touchée, les prévisions les plus farfelues circulent sur les dégâts causés. Nombre d'entreprises ou d'institutions touchées ont effet coupé l'accès à la messagerie et à l'Internet sitôt l'alarme donnée, afin d'éviter les effets destructeurs de la love letter. C'est le cas de Cegetel, par exemple, dont les salariés étaient encore privés d'e-mail vendredi dans l'après-midi. Le tri entre les coûts engendrés par la remise en route des systèmes et ceux provoqués par la perte de données prendra du temps. Selon Pascal Lointier, expert en virus au Clusif (Club informatique des entreprises françaises), «il faudra attendre mardi au plus tôt pour avoir une idée de l'impact.» F.L. (avec AFP)

 

 

 

C'est un e-mail tombé durant la journée de vendredi, en plein barouf autour d'«I love you», le virus destructeur qui sème la panique sur les ordinateurs de la planète: «I love Macintosh!» s'y enthousiasme le propriétaire d'une machine Apple, épargné par la contamination. Normal: le Cupidon collant ne s'attaque qu'aux seules machines équipées du système d'exploitation (1) Windows de Microsoft. Et sa propagation, fondée sur le pillage des carnets d'adresses électroniques des victimes, repose sur une faille de sécurité de la messagerie Outlook, elle aussi siglée Microsoft. Pour les fanas d'Apple et les utilisateurs de Linux - les deux principaux concurrents de Windows -, la déferlante d'amour reste virtuelle. Quant aux utilisateurs de Windows équipés d'une autre messagerie qu'Outlook, ils ne participent pas à l'expansion de l'épidémie.

La firme de Seattle serait-elle en cause? «On ne peut pas en vouloir à Microsoft parce qu'il domine le marché, explique Bernard Lang, chercheur en informatique à l'Inria (Institut national de la recherche en informatique et automatique). Mais, à trop reposer sur un seul standard, on accentue le risque. Au XIXe siècle, en Irlande, les pauvres mangeaient quasi uniquement des patates. Le jour où il y a eu une maladie de la pomme de terre, il y a eu une famine dramatique.»

«Diffusion maximum». La domination de Microsoft sur le parc informatique mondial attire les petits malins du clavier. Lorsqu'un coder (un créateur de virus, selon le jargon) veut diffuser sa bestiole, il s'appuie sur des failles, des trous de sécurité dans les logiciels. Et comme son objectif est de diffuser au maximum le virus, autant s'attaquer aux systèmes les plus répandus. Donc au couple Windows-Outlook de Microsoft. Dans ce milieu où l'on est volontiers lyrique sur ses propres créatures, l'audience fait partie de la «beauté» de l'exercice.

Spanska, l'auteur du virus Happy 99, virulent en début d'année dernière, évoque «la fascination du programmeur pour ce qui se reproduit, traverse les océans en une microseconde, quelque chose qui dans un environnement de câbles et de silicium semble doué d'une vie propre et autonome.» S'il existe des infections visant les Macintosh, elles sont plus rares. Pas assez spectaculaire. Pour le bricoleur anonyme de la Love Letter, «faire la une de CNN, c'est la seule chose importante, estime Spanska. C'est quelque chose que je peux tout à fait comprendre».

Imbrication. Au passage, l'épisode I love you réveille les critiques contre les pratiques de Microsoft, qui intègre toujours plus de fonctions à Windows. Une attitude qui lui a d'ailleurs valu son procès intenté par le gouvernement américain. «Microsoft cherche à imbriquer ses trucs à fond, le système d'exploitation, le navigateur web, la messagerie, le traitement de texte», dit Paul-André Pays, fondateur de la société de sécurité informatique EdelWeb. En l'occurrence, nombre de versions de Windows sont livrées avec Outlook, limitant ainsi la diffusion d'autres messageries. Pourquoi aller pêcher un autre logiciel si l'on dispose d'un outil gratuit? Dans le cas du virus I love you, une plus grande variété de messageries aurait permis de limiter l'ampleur des dégâts. Du côté de Microsoft, on refuse ce débat. «On ne va pas nous mettre ça sur le dos, s'agace Olivier Ezratty, le directeur de la communication de Microsoft-France. Les responsables, ce sont les criminels qui fabriquent les virus. Notre seule responsabilité, c'est d'informer nos utilisateurs.» .

(1) Le système d'exploitation est le logiciel de base d'un ordinateur, une sorte de chef d'orchestre qui commande tous les autres programmes.



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