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Tendance. Cyberpince-fesses et concerts en ligne: il faut se distinguer la nuit.
Soirées promo sur fond de techno
Par Annick Rivoire
Le 16 avril 1999

Dans le cahier
du vendredi
16 avril 1999

L'ordinateur a-t-il un sexe?
Prises de vue sans prise de tête
Le Net accusé d'incitation au meurtre
Quand l'«e-mail» garde l'incognito
Danse machine
Une défense d'éléphant
Soirées promo sur fond de techno
Sur l'Internet, «une rumeur et une info se valent

 

usées, magasins ou hauts lieux du music-hall... Les endroits les plus insolites accueillent les dernières soirées à la mode. Les fêtes multimédias, qui remplacent avantageusement la si ringarde conférence de presse, sont-elles pour autant «branchées», voire «hype»? Y a-t-il émergence d'un nouveau type de nuits parisiennes? Après des mois d'enquête, force est de constater que la nuit cyber est courte. Aucune after signalée, peu d'alcooliques repérés. Typologie.

Branchés branchés

Chez Colette, le magasin qui vend des trucs totalement indispensables-et-inutiles, champ' et fumée de cigarettes enrobent la trentaine de trentenaires habillés noir collé-serré. Des hommes qui font attention à coordonner la couleur du cheveu et les chaussettes. Quatre iMac et un écran géant pour visionner Ultim Atom, CD-Rom de graphiste édité à mille exemplaires par le cybercafé Orbital. «C'est bien non? —Ouais, ça a l'air. —Enfin pour l'instant j'ai rien capté, mais ça a l'air bien.» Collages sonores et visuels s'enchaînent, DJ Cam mixe en direct. «T'as vu, y'a des stars. — Qui ça? — Ben là-bas, c'est Ariel Wizman.» On interroge deux branchés: «Nous, on est graphistes, on respecte vachement son univers, c'est comme un tableau, faut pas chercher un autre sens.» Ah bon. Nicolas Jardry, patron de l'Orbital, expliquera: «Nous profitons de notre notoriété dans le cybercosme pour produire ce CD-Rom.» No comment.

La tradi

Un bon jeu vidéo demandant des mois de préparation, sa sortie est l'occasion d'une fête avec boissons à gogo pour l'équipe et les sociétés «amies». Bien sûr, ladite fête sert aussi à la promo. Le lieu importe peu. Un club, l'Etoile, pour l'Amerzone, grosse production française (4 millions de francs), sushis et techno, open bar: les petites mains se mélangent et s'amusent, les attachés de presse se pressent, les auteurs répondent aux journalistes. RAS.

Ratés

Aux portes du périph', le Glaz'art, un bar-boîte-salle de spectacles, présente Machiavel, CD-Rom de «scratch vidéo interactif». Le flyer promettait «techno créative jouée live et improvisée», concerts, textes et «drama dance». Novembre est froid, les indications mauvaises. Une heure à tourner pour trouver l'avenue, le parking, l'entrée. Où un cerbère fait barrage. Motif: trop d'invités, plus personne ne rentre.

Autre déconvenue, en mars cette fois-ci, au musée de la Magie: Cryo jurait que la soirée de lancement du Gardien des Ténèbres allait tout casser. Arrivée: 21h30. Plus personne ou presque. Un buffet désert où les serveurs bâillent en proposant du Perrier. Le jeu vidéo tourne en boucle sur quelques PC, entre deux faux sarcophages et trois trompe-l'œil.

Promo

Pour le lancement de son site de vente de livres et cassettes vidéo, BOL (Books on Line) avait réservé le dernier étage de l'Institut du monde arabe. Boxman préférait Bobino, rhabillé d'énormes câbles censés symboliser l'arrivée sur l'Internet français de ce cybervendeur de CD. Tombola et visioconférence avec l'Allemagne chez BOL, compte à rebours affiché sur tous les écrans et scène ouverte aux artistes chez Boxman. Aucun des deux n'a lésiné sur les moyens ou les surprises, à l'entrée pour Boxman (les invités sont photographiés, puis, rideau levé, se retrouvent face à leur trombine projetée sur grand écran), à la sortie pour BOL (petit sac cadeau avec tee-shirt siglé et livre). Opération promo réussie.

Hors catégorie

Une boîte de nuit lance son site. Incroyable: elle organise une soirée. Le web du Bash, près des Champs, côté fric et frime, est tristement banal. Sponsors remerciés, invités triés sur le volet. Le videur: «Vous laisserez votre blouson au vestiaire SVP, c'est pas le genre de la maison.» Ambiance. Une webcam diffuse ses images (floues) sur l'Internet, le bar n'est pas open. A 100 F le verre, le commentaire du porteur de blouson: «Putain, même aux Bains, c'est 50 balles.» Le coin VIP est désert. Très jeunes filles et hommes cravatés, musique «branchée il y a un an», dixit l'expert. Une blonde famélique vêtue d'une peau de serpent danse sur ses platform shoes, l'air impassible face à l'écran géant qui diffuse en boucle des images de sites de mode. Trois jeunettes se pâment pour le web d'un héros de la série Friends. A deux heures du mat', on laisse l'oiseau des nuits tomber les fillettes.

L'officielle

L'invitation était signée Catherine Trautmann, ministre de Culture et de la Communication: «The party» pour la fête de l'Internet, à la Cité des sciences de la Villette à Paris, le 19 mars, semblait le dernier endroit où l'insomniaque cyber pourrait trouver soirée à son pied. Pourtant, les buffets y furent royaux, les invités aussi: le gratin du multimédia à la française était là, au côté des politiques «cyber» (Martin-Lalande et Bloche), les Oudet (Isoc-France), Oudart (DGLF), Ulrich (Cryo), Tronc (conseiller de Jospin), Orlan (body-techno-artiste, cheveux moitié jaunes, moitié noirs, le visage refait au milieu), Lang (Inria), Benayoun (ZAProductions)...Tous matent une gogodanseuse couverte de capteurs pour un remix d'images sur écran, tout en refaisant le cybermonde. Même si l'affaire est pliée avant 1 heure, c'était the place to be.


«Je suis une pauvre petite brindille, mais aussi une bête qui va te manger.»

Brigitte Fontaine

 
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PHILIPPE MURARO
Avant le concert, dans sa loge, Brigitte Fontaine fixe une petite caméra et dialogue avec des internautes.

En direct du Trianon, Brigitte Fontaine chantait sur le Web mercredi soir. Pour 50 happy few.
Friture en ligne
Par Nidam Abdi

Evénement musical, effervescence technologique. Deux mois après le direct matignonesque raté du Premier ministre, Brigitte Fontaine entra donc par effraction dans l'histoire de l'Internet français. Seuls une cinquantaine de privilégiés, triés sur le volet, avaient en effet obtenu le mot de passe pour se connecter mercredi, à l'heure dite, sur le site où la chanteuse, après avoir répondu à des questions d'internautes, diffusa son concert en direct.

Cela commença donc par une partie forum, «live et éphémère», comme une mignardise en avant-bouche. Dans sa loge du Trianon, la dernière bohémienne de Paris fixa une petite caméra, les yeux cachés derrière des lunettes noires, et le reste de blanc habillé. Sur des feuilles de papier, on lui écrivit à la hâte les messages d'internautes, et sa voix boudeuse, ou brûlée par la cigarette, répondit.
«Je garde des lunettes car j'ai une maladie aux yeux et j'ai un traitement à suivre. Mais bientôt je serai guérie», «je suis une pauvre petite brindille, mais aussi une bête qui va te manger».

Miracle de la modernité, il fut possible pour les rares «netspectateurs» de cliquer sur une coupe de champagne. Laquelle était reliée en ligne à un spécialiste de l'alimentation et du liquide, qui se chargea de délivrer la commande aux heureux bénéficiaires. Puis, afin d'exciter l'intérêt de la chanteuse pour qui le Web ne serait qu'un concentré de «monde dans le panier de la ménagère», on lui signala qu'«un fan handicapé, qui ne pouvait pas se déplacer, la remercie pour l'initiative».

La retransmission évoqua les premiers directs télévisuels des lendemains de guerre. Cinquante personnes virent apparaître la frêle Brigitte dans un carré de leur écran. Les imperfections d'images ajoutèrent à l'événement une pointe de sel artisanal, mais rendirent un peu irréelle la silhouette de la chanteuse, dont la voix fit grésiller quelques haut-parleurs.

Peu importe, il fut temps de remercier la technique: la poignée de mordus du on-line chez Virgin France, maison de disques de la chanteuse, les hommes de chez Reef, société qui s'était occupée jadis de la mise en ligne du direct de Lionel Jospin, et le fournisseur d'accès Infonie.

On s'interrogea finalement: pourquoi Brigitte Fontaine avait-elle bénéficié d'une telle faveur? Réponse de Virgin: «On voulait faire accéder à cet outil l'un de nos artistes le plus éloigné de la réalité multimédia. L'esprit ne sera que plus vivant et spontané.» Fut-ce le cas?.

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