Linux, mini OS contre maxi exploitation

Par
Jean-Claude Guédon
Chercheur et professeur à l'université de Montréal
et
Bernard Lang
Directeur de recherche à l'Inria (Institut national de la recherche en informatique et automatique)

le 7 novembre 1997





THIERRY GUITARD


La publicité nous la baille belle sur le thème du progrès. En 1985, MS-Word 1.0 n'existait que pour le «Fat Mac», avec son immense mémoire vive de 512 kilooctets (Ko). Il se logeait confortablement sur une disquette de 400 Ko au côté du système d'exploitation. Mise en page, notes infrapaginales et pagination automatique satisfaisaient l'essentiel des besoins. Aujourd'hui, armé d'un minimum de 16 mégaoctets (Mo) de mémoire vive, d'un disque dur gigantesque, d'une puce hyperpuissante, l'utilisateur moyen rédige à peu près les mêmes textes, en pestant contre des fonctionnalités «imposées» qui lui sont aussi inutiles qu'encombrantes. La puissance croissante des matériels a enfanté l'«obésiciel».

La logique de ce processus est aussi simple que perverse. Inusables et abondants car facilement copiés, les produits numérisés de masse seraient d'un mauvais rapport dans un système économique fondé sur la rareté et le travail. A défaut de savoir créer du travail ˇ les grands éditeurs créent peu d'emplois directs ˇ, il faut au moins préserver les profits en recrutant artificiellement besoin et pénurie. Par un marketing massif, une politique d'obsolescence organisée et une destruction systématique des mécanismes de la libre concurrence, on impose un pseudo-progrès qui vise moins à exploiter les possibilités de l'électronique que les ressources de nos portefeuilles. Résultat: il faut ˇ nouvelle forme de sagesse administrative ˇ renouveler le stock informatique tous les trois ans.

M. Gates, il suffisait d'y penser! Et la route de l'avenir, c'est-à-dire de votre richesse personnelle, est effectivement bien tracée. Bien tracée, à condition de négliger Linux. Avec Linux, le roi Gates est nu, et les taxes qu'il prélève sur l'économie mondiale prennent toute leur absence de sens. Diffusé à plus de 5 millions d'exemplaires, aussi puissant que le système d'exploitation de Microsoft Windows NT, s'accommodant parfaitement de machines bon marché ˇ il fait un excellent serveur Internet sur un vieux 486 ˇ, disponible sur toutes les machines (PC, Mac, Alpha...), Linux est un système d'exploitation qui n'exploite personne car il est «libre», et donc gratuit. Réputé pour sa fiabilité et l'efficacité de son «service après-don», notamment sur les forums de l'Internet, il contrôle ascenseurs, machines-outils ou expériences spatiales.

D'où vient cette merveille? De la coopération bénévole de milliers d'experts internationaux à travers l'Internet. Que lui manque-t-il? La principale contribution de Microsoft à l'informatique: le marketing et la publicité. Sans recettes financières, il est plus difficile d'inonder la presse et la télé de publicité, d'avoir une armée de rédacteurs préparant des articles prémâchés pour les publications spécialisées, de démarcher massivement écoles et universités avec des offres alléchantes qui cachent un solide hameçon pour toute l'économie, car la formation des jeunes crée les réflexes des futurs clients privés ou professionnels. Mais il suffirait d'un coup de pouce des pouvoirs publics, qui pourraient équilibrer leurs choix d'équipement plutôt que de mettre tous leurs ˙ufs dans le même sabot.

La résistible ascension de Microsoft est une hypothèque coûteuse sur le futur. Linux est une solution économique et techniquement éprouvée qui, comme l'Internet qui l'a vu naître, appelle la participation de tous, bénévole ou commerciale. C'est la garantie de l'indépendance technologique des Etats et des entreprises, de la libre concurrence, du progrès technique et d'une informatique au service de tous. Ailleurs, pour les pays du Sud, c'est la disponibilité d'une informatique efficace et peu coûteuse. Beau projet pour le prochain sommet de la francophonie!


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