Linux, la victoire en troquant
Fondé sur un modèle coopératif, ce logiciel qui fête ses dix ans d'existence a su s'imposer dans les entreprises.

Par FLORENT LATRIVE ET LAURENT MAURIAC

Le lundi 3 septembre 2001

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Le 25 août 1991, un étudiant finlandais en informatique envoie un message sur l'Internet. Il annonce la création d'un système d'exploitation pour micro-ordinateur. «Juste un hobby, ça ne sera ni important ni professionnel», prévient-il. Dix ans plus tard, les prévisions de Linus Torvalds sont démenties. Peaufiné par des milliers de programmeurs bénévoles à travers le monde, Linux se répand dans les entreprises. Microsoft s'en inquiète. Et, comme pour fêter ses dix ans, le logiciel aux origines libertaires se fait une place dans les entrailles de la Bourse de New York: le 28 août, IBM a annoncé son adoption pour le suivi des ordres d'achat et de vente. Une activité qui ne peut «absolument pas tolérer de panne» et bénéficiera de «l'efficacité de Linux», précise le géant de l'informatique qui a investi 1 milliard de dollars (1,1 milliard d'euros) sur Linux pour l'année en cours.

Un outil collectif

Drôle d'histoire que celle de ce logiciel associant réussite technique et idéaux politiques, qui s'est taillé, en 2000, 27 % du marché des serveurs d'entreprises (ordinateurs stockant des données ou des sites web), selon les estimations du cabinet IDC, derrière Microsoft (41 %).

A l'origine, il ne s'agit pas seulement de fournir un programme bon marché et efficace. L'ambition est de forger un outil collectif dont chacun pourrait profiter librement, que chacun pourrait modifier à loisir. «En 1984, il était impossible d'utiliser un ordinateur et d'avoir ces libertés, se souvient l'Américain Richard Stallman, l'un des pionniers de Linux. Vous aviez besoin d'un système d'exploitation, et tous les systèmes d'exploitation étaient des logiciels propriétaires.» Autrement dit: pas utilisables sans le paiement d'une licence pour chaque poste et impossibles à modifier.

Stallman, avec l'aide de développeurs, commence par mettre au point ce qui sera le canevas de Linux, sous le nom GNU («Gnu's not Unix», une blague d'informaticien, l'acronyme ne livrant jamais sa signification). En 1991, Linus Torvalds annonce le noyau du logiciel, autrement dit son «moteur». Linux tire son nom de celui du créateur et se donne un emblème animalier: le manchot. Stallman, de son côté, insiste aujourd'hui pour que le logiciel soit appelé GNU/Linux, en référence à ses origines.

Linux est l'archétype de ce qu'il est convenu d'appeler un «logiciel libre». Mais libre, contrairement à une idée reçue, ne signifie pas libre de droits. Cette catégorie est régie par une licence aux termes précis, la GPL (General Public License). En premier lieu, chacun est libre de décortiquer le logiciel en accédant au code source, les lignes de programme qui en constituent les secrets de fabrication. Ensuite, chacun est libre de le modifier, de l'améliorer ou de l'adapter à ses besoins. Une condition: tous les changements doivent être rendus publics et faire l'objet des mêmes modalités d'utilisation et de diffusion.

«Le travail est principalement technique, c'est l'écriture de logiciels, raconte Richard Stallman. Mais le but, avec le développement d'un tel système, est politique, social et éthique.» Linux repose en effet sur un modèle coopératif de production impliquant ses usagers. Tous les jours, des milliers de développeurs bénévoles proposent des améliorations. Leurs motivations varient: la passion, mais aussi la fierté, la reconnaissance de leurs pairs. Et, pour beaucoup, la participation à un mouvement politique, à une action en faveur de la liberté. En introduisant du politique dans l'économique, Linux n'intéresse pas seulement les ingénieurs informatiques, comme en ont témoigné les diverses discussions sur le «libre» lors de l'université d'été du mouvement Attac, la semaine dernière. «Son usage est un acte politique, associé à la défense d'un commerce équitable, explique Laurent Jesover, le webmestre d'Attac. On essaie de faire en sorte que les gens dominent les outils plutôt que de subir leur captation par les multinationales.» IndyMedia, le réseau de sites d'informations des adversaires de la mondialisation néolibérale, use aussi largement des logiciels libres.

Pour nombre d'Etats, Linux est même devenu un moyen d'éviter une dépendance trop grande vis-à-vis de la firme de Bill Gates. En France, le logiciel équipe de nombreux services administratifs: 400 serveurs au ministère de la Culture, 650 à la Direction générale des impôts. Leur utilisation est soutenue par Matignon. Parmi les arguments cités pour son adoption: la fiabilité, le rapport qualité-prix, mais aussi le contournement de Microsoft. «La dépendance peut vite devenir domination économique et idéologique», soutient le député PS Jean-Yves Le Déaut, à l'initiative d'une proposition de loi, l'an dernier, pour favoriser les logiciels libres dans l'administration.

Folie boursière

Pour se greffer sur ce curieux modèle alternatif, les entreprises ont dû s'adapter. Car, si l'on peut trouver des versions gratuites de Linux, n'importe qui peut le vendre. Des centaines d'entreprises se sont créées pour fournir ce logiciel aux sociétés, mais aussi des services complémentaires, assistance technique ou formation. Elles font ainsi cohabiter les visées des débuts, mêlant liberté et entraide, et les impératifs financiers du monde capitaliste. On a même assisté voici deux ans à une folie boursière autour des principales entreprises américaines du secteur, Red Hat, VA Linux, etc. «Notre travail consiste à détecter nos utilisateurs», explique Jacques Le Marois, le patron de Mandrake Soft, une société française distribuant une version de Linux. «Ensuite, nous les informons sur nos services et nous cherchons à les transformer en clients. On leur offre la liberté de payer ou non. Ils nous le rendent au centuple, en contribuant à nos développements. Notre logiciel a été traduit en quarante langues par des bénévoles.» Mandrake Soft a réussi fin juillet son introduction en Bourse, dans un contexte déprimé, en comptant sur ses propres utilisateurs, priés dans ce cas d'être à la fois militants, clients et actionnaires.

Se met ainsi en place ce que certains appellent une économie du don fondée sur un troc: produit contre compétence. Ceux qui téléchargent Linux utilisent gratuitement le produit mais ils cherchent aussi à l'améliorer. De leur côté, la plupart des entreprises ne se contentent pas de bénéficier du travail des développeurs; elles y contribuent. Il est fréquent, en effet, que certains de leurs programmeurs se consacrent exclusivement à Linux, au lieu de projets propres à l'entreprise. «Deux cents personnes au niveau mondial travaillent avec la communauté de développement de Linux», assure Marc Joly, directeur Linux chez IBM France. «C'est fondamental pour notre crédibilité, pour ne pas apparaître comme un parasite du monde Linux», explique Jacques Le Marois.

L'arrivée du logiciel dans le monde marchand est récente. «Pendant les sept ou huit premières années, Linux n'était presque pas commercialisé», explique Andy Butler, de l'institut d'études Gartner, spécialisé dans l'informatique. «Il était utilisé dans des centres de recherche, des universités, des administrations. Il est entré dans plusieurs entreprises par la petite porte, introduit par des passionnés. Aujourd'hui, des directeurs informatiques décident d'adopter Linux, mais découvrent que le logiciel est déjà là.»

Microsoft inquiet

Après avoir longtemps dédaigné le programme, Microsoft s'en inquiète désormais. La firme a créé une équipe chargée d'en surveiller les développements. Steve Ballmer, le nouveau patron de l'entreprise, est allé jusqu'à qualifier le programme de «cancer», allusion à son modèle de développement et de propagation. Pour Andy Butler (Gartner), Linux a eu un effet salvateur sur le géant du logiciel: «Il a forcé Microsoft à être plus humble et plus responsable. C'est une bonne évolution pour l'industrie. C'est le premier produit qui lui fasse réellement concurrence.»

Désormais, Linux se développe sur deux axes: les serveurs et le marché des appareils dédiés, téléphones portables, terminaux Internet, etc. Reste un gros morceau: les micro-ordinateurs des utilisateurs de base servant à consulter ou créer des informations, et non à les stocker. «Pour l'instant, le grand frein, c'est le manque d'applications pour Linux, notamment de jeux», estime Marc Joly (IBM France).

En dix ans, le modèle a fait ses preuves dans le secteur de l'informatique. Certains s'interrogent aujourd'hui sur son extension à d'autres domaines pour lutter contre les abus de la propriété intellectuelle: c'est l'ouverture du «modèle» Linux aux OGM, aux médicaments, etc. En avril, le procès intenté par les firmes pharmaceutiques contre l'Afrique du Sud, accusée de contourner les brevets sur les médicaments antisida, fut l'occasion pour Act Up de se rapprocher des militants des logiciels libres, très avertis des dangers d'une extension trop grande de la propriété intellectuelle. Le «hobby» de Linus Torvalds est devenu un modèle politique.



  • Huit artisans du succès

    Par F.L.ET L. MA.




  • «Il paraît que l'Afrique du Sud est un exemple de lutte réussie contre le racisme... Pour nous, rien n'a changé.» Faruk, d'origine indienne

     

    Linus Torvalds - le créateur

    Linus, étudiant à l'université d'Helsinki, donne naissance à Linux à l'âge de 21 ans. En 1997, il émigre dans la Silicon Valley et rejoint Transmeta, un fabricant de microprocesseurs. Sa passion pour la bière Guinness et le temps passé à programmer ont causé l'apparition d'un léger embonpoint, à l'image des manchots qui symbolisent Linux.

    Richard Stallman - l'inspirateur

    «Gourou» officiel du logiciel libre, Richard Stallman a quitté le laboratoire d'informatique du Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1984 pour fonder la Free Software Foundation et lancer le projet GNU, base de Linux. Inlassable prosélyte, Stallman, 48 ans, aime promener sa barbe et ses cheveux longs de par le monde, où il bénit à l'occasion des ordinateurs.

    Eric Raymond - le théoricien

    En 1997, l'informaticien américain Eric Raymond théorise le succès de Linux: c'est la preuve de la supériorité du modèle «bazar» (ouvert et décentralisé), sur celui de la «cathédrale» des logiciels classiques (fermé et hiérarchique). Anarcho-capitaliste et fan des armes à feu, Raymond est devenu une référence obligée et parfois un peu encombrante pour les militants des logiciels libres.

    Jean-Yves Le Déaut - le politique

    Le député PS de Meurthe-et-Moselle Jean-Yves Le Déaut a déposé l'an dernier une proposition de loi visant à promouvoir l'usage des logiciels libres et de Linux au sein de l'administration pour «renforcer les libertés et la sécurité du consommateur». Avec trois autres députés PS, Patrick Bloche, Christian Paul et Pierre Cohen, il espère que «ce débat fondamental» reprendra lors du passage de la future loi sur la société de l'information devant le Parlement, en 2002.

    Bernard Lang - l'agitateur

    Directeur de recherche à l'Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique), il est en France l'un des plus ardents promoteurs de Linux. Toujours prompt à déclencher des campagnes pour en accélérer l'utilisation et dénoncer les dangers du «tout-Microsoft», il anime, au côté de Stéfane Fermigier, l'Aful (Association francophone des utilisateurs de Linux et des logiciels libres).

    Jacques Le Marois - l'entrepreneur

    A 31 ans, après avoir travaillé chez Danone puis chez Andersen Consulting, ce normalien a créé Mandrake Soft en 1998. L'entreprise française est l'un des tout premiers distributeurs de Linux dans le monde. Au départ, Jacques Le Marois et ses comparses se sont contentés de reprendre la version de Red Hat, l'entreprise américaine du fantasque Bob Young, en «changeant la carrosserie».

    Dan Frye - l'évangéliste

    Directeur du Linux Technology Center d'IBM, Dan Frye incarne l'intérêt des grands constructeurs informatiques pour Linux. Il supervise son adoption par IBM et l'investissement qu'il y consacre: 1 milliard de dollars (1,10 milliard d'euros). Membre d'une équipe chargée de détecter les «technologies émergentes et opportunités économiques», il réussit à convaincre le PDG de l'intérêt du logiciel.

    Miguel de Icaza - le vulgarisateur

    Ce Mexicain de 29 ans a une obsession: permettre à l'utilisateur lambda d'un ordinateur de se servir de Linux, à l'origine plus adapté aux besoins des informaticiens. Il est l'instigateur de Gnome, une interface graphique complète, avec fenêtres et icônes, qui rend l'utilisation de Linux (presque) aussi simple que Windows. Gnome se trouve en concurrence avec KDE qui vise le même objectif.


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