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août 1991, un étudiant finlandais en informatique envoie un message
sur l'Internet. Il annonce la création d'un système d'exploitation
pour micro-ordinateur. «Juste un hobby, ça ne sera ni important
ni professionnel», prévient-il. Dix ans plus tard, les prévisions
de Linus Torvalds sont démenties. Peaufiné par des milliers de
programmeurs bénévoles à travers le monde, Linux se répand
dans les entreprises. Microsoft s'en inquiète. Et, comme pour fêter
ses dix ans, le logiciel aux origines libertaires se fait une place dans les
entrailles de la Bourse de New York: le 28 août, IBM a annoncé
son adoption pour le suivi des ordres d'achat et de vente. Une activité
qui ne peut «absolument pas tolérer de panne» et bénéficiera
de «l'efficacité de Linux», précise le géant
de l'informatique qui a investi 1 milliard de dollars (1,1 milliard d'euros)
sur Linux pour l'année en cours.
Un outil collectif
Drôle d'histoire que celle de ce logiciel associant réussite
technique et idéaux politiques, qui s'est taillé, en 2000, 27
% du marché des serveurs d'entreprises (ordinateurs stockant des données
ou des sites web), selon les estimations du cabinet IDC, derrière Microsoft
(41 %).
A l'origine, il ne s'agit pas seulement de fournir un programme bon marché
et efficace. L'ambition est de forger un outil collectif dont chacun pourrait
profiter librement, que chacun pourrait modifier à loisir. «En
1984, il était impossible d'utiliser un ordinateur et d'avoir ces libertés,
se souvient l'Américain Richard Stallman, l'un des pionniers de Linux.
Vous aviez besoin d'un système d'exploitation, et tous les systèmes
d'exploitation étaient des logiciels propriétaires.»
Autrement dit: pas utilisables sans le paiement d'une licence pour chaque poste
et impossibles à modifier.
Stallman, avec l'aide de développeurs, commence par mettre au point
ce qui sera le canevas de Linux, sous le nom GNU («Gnu's not Unix»,
une blague d'informaticien, l'acronyme ne livrant jamais sa signification).
En 1991, Linus Torvalds annonce le noyau du logiciel, autrement dit son «moteur».
Linux tire son nom de celui du créateur et se donne un emblème
animalier: le manchot. Stallman, de son côté, insiste aujourd'hui
pour que le logiciel soit appelé GNU/Linux, en référence
à ses origines.
Linux est l'archétype de ce qu'il est convenu d'appeler un «logiciel
libre». Mais libre, contrairement à une idée reçue,
ne signifie pas libre de droits. Cette catégorie est régie par
une licence aux termes précis, la GPL (General Public License). En premier
lieu, chacun est libre de décortiquer le logiciel en accédant
au code source, les lignes de programme qui en constituent les secrets de fabrication.
Ensuite, chacun est libre de le modifier, de l'améliorer ou de l'adapter
à ses besoins. Une condition: tous les changements doivent être
rendus publics et faire l'objet des mêmes modalités d'utilisation
et de diffusion.
«Le travail est principalement technique, c'est l'écriture
de logiciels, raconte Richard Stallman. Mais le but, avec le développement
d'un tel système, est politique, social et éthique.»
Linux repose en effet sur un modèle coopératif de production impliquant
ses usagers. Tous les jours, des milliers de développeurs bénévoles
proposent des améliorations. Leurs motivations varient: la passion, mais
aussi la fierté, la reconnaissance de leurs pairs. Et, pour beaucoup,
la participation à un mouvement politique, à une action en faveur
de la liberté. En introduisant du politique dans l'économique,
Linux n'intéresse pas seulement les ingénieurs informatiques,
comme en ont témoigné les diverses discussions sur le «libre»
lors de l'université d'été du mouvement Attac, la semaine
dernière. «Son usage est un acte politique, associé à
la défense d'un commerce équitable, explique Laurent Jesover,
le webmestre d'Attac. On essaie de faire en sorte que les gens dominent les
outils plutôt que de subir leur captation par les multinationales.»
IndyMedia, le réseau de sites d'informations des adversaires de la mondialisation
néolibérale, use aussi largement des logiciels libres.
Pour nombre d'Etats, Linux est même devenu un moyen d'éviter
une dépendance trop grande vis-à-vis de la firme de Bill Gates.
En France, le logiciel équipe de nombreux services administratifs: 400
serveurs au ministère de la Culture, 650 à la Direction générale
des impôts. Leur utilisation est soutenue par Matignon. Parmi les arguments
cités pour son adoption: la fiabilité, le rapport qualité-prix,
mais aussi le contournement de Microsoft. «La dépendance peut
vite devenir domination économique et idéologique», soutient
le député PS Jean-Yves Le Déaut, à l'initiative
d'une proposition de loi, l'an dernier, pour favoriser les logiciels libres
dans l'administration.
Folie boursière
Pour se greffer sur ce curieux modèle alternatif, les entreprises
ont dû s'adapter. Car, si l'on peut trouver des versions gratuites de
Linux, n'importe qui peut le vendre. Des centaines d'entreprises se sont créées
pour fournir ce logiciel aux sociétés, mais aussi des services
complémentaires, assistance technique ou formation. Elles font ainsi
cohabiter les visées des débuts, mêlant liberté et
entraide, et les impératifs financiers du monde capitaliste. On a même
assisté voici deux ans à une folie boursière autour des
principales entreprises américaines du secteur, Red Hat, VA Linux, etc.
«Notre travail consiste à détecter nos utilisateurs»,
explique Jacques Le Marois, le patron de Mandrake Soft, une société
française distribuant une version de Linux. «Ensuite, nous les
informons sur nos services et nous cherchons à les transformer en clients.
On leur offre la liberté de payer ou non. Ils nous le rendent au centuple,
en contribuant à nos développements. Notre logiciel a été
traduit en quarante langues par des bénévoles.» Mandrake
Soft a réussi fin juillet son introduction en Bourse, dans un contexte
déprimé, en comptant sur ses propres utilisateurs, priés
dans ce cas d'être à la fois militants, clients et actionnaires.
Se met ainsi en place ce que certains appellent une économie du don
fondée sur un troc: produit contre compétence. Ceux qui téléchargent
Linux utilisent gratuitement le produit mais ils cherchent aussi à l'améliorer.
De leur côté, la plupart des entreprises ne se contentent pas de
bénéficier du travail des développeurs; elles y contribuent.
Il est fréquent, en effet, que certains de leurs programmeurs se consacrent
exclusivement à Linux, au lieu de projets propres à l'entreprise.
«Deux cents personnes au niveau mondial travaillent avec la communauté
de développement de Linux», assure Marc Joly, directeur Linux
chez IBM France. «C'est fondamental pour notre crédibilité,
pour ne pas apparaître comme un parasite du monde Linux», explique
Jacques Le Marois.
L'arrivée du logiciel dans le monde marchand est récente. «Pendant
les sept ou huit premières années, Linux n'était presque
pas commercialisé», explique Andy Butler, de l'institut d'études
Gartner, spécialisé dans l'informatique. «Il était
utilisé dans des centres de recherche, des universités, des administrations.
Il est entré dans plusieurs entreprises par la petite porte, introduit
par des passionnés. Aujourd'hui, des directeurs informatiques décident
d'adopter Linux, mais découvrent que le logiciel est déjà
là.»
Microsoft inquiet
Après avoir longtemps dédaigné le programme,
Microsoft s'en inquiète désormais. La firme a créé
une équipe chargée d'en surveiller les développements.
Steve Ballmer, le nouveau patron de l'entreprise, est allé jusqu'à
qualifier le programme de «cancer», allusion à son modèle
de développement et de propagation. Pour Andy Butler (Gartner), Linux
a eu un effet salvateur sur le géant du logiciel: «Il a forcé
Microsoft à être plus humble et plus responsable. C'est une bonne
évolution pour l'industrie. C'est le premier produit qui lui fasse réellement
concurrence.»
Désormais, Linux se développe sur deux axes: les serveurs et
le marché des appareils dédiés, téléphones
portables, terminaux Internet, etc. Reste un gros morceau: les micro-ordinateurs
des utilisateurs de base servant à consulter ou créer des informations,
et non à les stocker. «Pour l'instant, le grand frein, c'est
le manque d'applications pour Linux, notamment de jeux», estime Marc
Joly (IBM France).
En dix ans, le modèle a fait ses preuves dans le secteur de l'informatique.
Certains s'interrogent aujourd'hui sur son extension à d'autres domaines
pour lutter contre les abus de la propriété intellectuelle: c'est
l'ouverture du «modèle» Linux aux OGM, aux médicaments,
etc. En avril, le procès intenté par les firmes pharmaceutiques
contre l'Afrique du Sud, accusée de contourner les brevets sur les médicaments
antisida, fut l'occasion pour Act Up de se rapprocher des militants des logiciels
libres, très avertis des dangers d'une extension trop grande de la propriété
intellectuelle. Le «hobby» de Linus Torvalds est devenu un
modèle politique.
Huit
artisans du succès
Par F.L.ET L. MA.
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