Transition

Bernard Lang

 

Au début de cette semaine, la traditionnelle épreuve de philo du baccalauréat nous proposait par média interposés le sujet de réflexion suivant: «À quoi reconnait-on qu'un évènement est historique ?». Ne disposant pas des 4 heures requises, et mes connaissance philosophiques se reduisant à de la culture, «ce qui reste quand on a tout oublié», je n'essaierai pas de répondre aujourd'hui à cette question. Mais je crois, instinctivement que c'est bien un évènement historique que nous sommes en train de vivre, tout simplement parce qu'il marque la transition entre deux périodes, et la consécration dans le monde économique -- que certains appellent parfois la vie réelle, ce qui ne préjuge en rien de son mode de fonctionnement -- d'une idée pas si nouvelle mais trop peu reconnue dans le monde informatique : la liberté des échanges est un facteur de progrès et de croissance.

Progrès et croissance, économique ou technologique, mais au bénéfice de tous, en réintroduisant une dimension humaine, une dimension démocratique essentielle, dans le développement d'une technologie qui est appelée à intervenir intimement dans toutes les structures, dans tous les contextes du la vie au 21ème siècle.

Transition entre deux périodes. La première, qui sans s'achever voit son travail consacré par cette manifestation, est une période de prophètes et de militants. Mais c'est surtout une ère de professionnels amoureux de leur art, qui par plaisir ou par conviction ont travaillé à le réaliser, à se réaliser, au plus près d'un certain idéal technique et social, acquérant comme les compagnons de jadis le respect de leur pairs par la qualité de leur ouvrage.

Transition donc, et nous ne saurions valablement commencer cette manifestation sans remercier ceux qui l'ont rendue possible, les créateurs et militants du logiciel libre, et pour commencer, bien évidemment, Richard Stallman, qui «inventa» le concept au début des années 80. Richard est reconnu comme programmeur hors-pair, ou pour utiliser le titre le plus honorifique de la profession, comme l'archétype du «hacker». C'est sans aucun doute vrai, mais par l'invention de la licence publique, la fameuse GPL maintenant déclinée sous différentes formes, Richard est avant tout un juriste qui a donné au logiciel libre sa chance d'exister.

L'autre grand acteur de cette période est bien sûr Linus Torvalds, qui créa le système d'exploitation qui nous réunit aujourd'hui, et que ses amis baptisèrent malicieusement Linux. Linus sut allier à la force des idées de Richard le charisme et la convivialité qui font le succès actuel d'une entreprise qui, il n'y a pas si longtemps, passait pour un rêve fumeux de barbus à sandales.

Cependant le logiciel libre n'est pas une aventure individuelle, c'est par essence une entreprise collective, et c'est surtout aux dizaines de milliers de contributeurs, contributeurs de code, de documentation, d'information, d'assistance en ligne, de reflexion, de projets, d'idées, et d'organisation que nous devons d'être ici. Et en fin de compte, c'est la communauté des millions d'utilisateurs, privés ou professionnels, industriels, universitaires ou institutionnels, qui en faisant confiance aux développeurs issus de ses rangs a justifié la poursuite de cet effort.

Faute de pouvoir énumérer tous ceux qui, dans le monde entier, ont contribué à cette évolution, je voudrais néanmoins citer quelques pionniers qui très tôt, en France, y ont participé, ou ceux qui plus tard ont su l'encourager. Les pionniers sont des individualités comme Rémy Card, René Cougnenc, Eric Dumas et bien d'autres, et les premiers groupes d'utilisateurs comme Finix à Brest, la Guilde à Grenoble, le CULTE a Toulouse, qui sont maintenant plusieurs dizaines en France, ainsi que APRIL, l'Association pour la Recherche en Informatique libre, première association nationale proche de la FSF de Stallman.

Ce qui manquait encore au logiciel libre, c'était d'être reconnu par le monde économique et institutionnel comme un facteur de progrès économique et technologique, un facteur de croissance et de libre concurrence dans cet univers immatériel où les équilibres classiques de l'économie s'evanouissent. En France au moins, cette superbe entreprise créée par Stallman et Torvalds manquait d'un département de marketing, relations publiques et média. C'est la tâche à laquelle s'est attelée l'AFUL, en amateur il est vrai, mais éclairée par la compétence de nombreux membres individuels, associatifs et industriels qui nous ont rejoints.

Je ne citerai pas les nombreuses entreprises qui nous ont aidé, beaucoup sont d'ailleurs présente dans cette exposition, avec le logo de l'AFUL dans leur stand. Je voudrais remercier les nombreux individus et organisations, membres ou non de l'AFUL, qui ont soutenu cette action, en vous priant de me pardonner si je n'en cite explicitement que quelques uns, pour éviter un inventaire à la Prévert :

Mais ces remerciements seraient sans signification s'ils étaient une conclusion.

Transition il y a, vers une économie nouvelle où les modèles de développement libres ont passé l'abysse - the chasm, pour reprendre l'image de Geoffrey Moore - qui sépare l'univers des visionnaires du monde des activités industrielles et commerciales classiques. Il suffit de regarder la liste des exposants de ce salon pour s'en convaincre.

Transition indispensable pour faire fructifier sans le trahir le travail des pionnniers, selon la devise provocatrice qui sert de titre au livre de Jean-Paul Smets et Benoît Faucon : «Liberté, égalité, business.» Business, oui, mais dans un monde technologique plus ouvert à la concurrence et à l'innovation grâce à l'apparition de Linux et des Logiciels libres.

Cependant, si l'heure des affaires est arrivée, le travail des intellectuels et des pionniers n'en est pas pour autant terminé. Car il reste à mieux comprendre l'économie et la sociologie de ces phénomènes, les mécanismes juridiques de leur mise en oeuvre optimale pour les entreprises et pour le public, et plus généralement les choix politiques les plus à même de favoriser le développement de technologies qui sont devenues le principal moteur de la croissance économique.

Je n'évoquerai que deux questions parmi toutes celles que nous nous posons :

Comment, sans accabler les entreprise d'une hétérogénéité ingérable, éviter de retomber dans le risque écologique des monocultures informatiques qui font la part belle aux Mélissa et autres virus worm.explore.zip ?

La réponse est certainement pour une grande part dans un usage plus systématique et un respect plus grand des normes ouvertes, publiques et accessibles à tous, qui favorisent à la fois diversité, concurrence et compatibilité.

Comment marier la protection de la création intellectuelle avec la nécessaire circulation rapide des idées qui est le ferment de la croissance des technologies de l'information ?

La transposition servile au domaine de l'immatériel des solutions du monde matériel, ici comme ailleurs, n'est sans doute pas la réponse. Une association européenne, Eurolinux, est en cours de création pour représenter sur ces questions le point de vue et les intérêts des développeurs de logiciels libres, point de vue et intérêts qui sont aussi ceux de nombre de PME innovantes, voire même de grandes entreprises, créatrices de logiciels libres ou propriétaires.

Mais ce n'est pas la première initiative européenne de coopération concernant le logiciel libre : la JLA (Japan Linux Association), la FFII (Förderverein für eine Freie Informationelle Infrastruktur) et l'AFUL, avec le soutien de l'ambassade de France au Japon, s'associent la semaine prochaine pour une conférence au Japon qui sera l'occasion pour quelques entreprises européennes du logiciel libre de montrer leur savoir faire.

Le bébé que Richard Stallman a fait naître aura bientôt 18 ans, l'age légal de la maturité. Il est temps pour lui de se lancer dans le monde, mais cela ne veux certainement pas dire que ses parents s'en désintéressent.

Bernard Lang, 17 juin 1999, Linux-Expo - Introduction.

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