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Le Nouvel Observateur Quotidien

Semaine du 11 mai 2000 -- N°1853 -- Economie

ETATS-UNIS

FRANÇAIS, VOUS VOUS TROMPEZ SUR NOUS ! PAR FELIX ROHATYN

Les Etats-Unis ne sont pas la patrie du libéralisme sauvage, comme on le croit en Europe, affirme l’ambassadeur des Etats-Unis en France. En matière de régulation, ils peuvent même en remontrer aux Européens, puisqu’ils n’hésitent pas à s’attaquer aux symboles mêmes de leur domination, comme la firme Microsoft


Le Nouvel Observateur. - Le gouvernement français vient de prendre des mesures de régulation économique. N’y a-t-il pas là une démarche propre au modèle européen ?

Felix Rohatyn. - Si, certainement, et chaque pays ou chaque continent choisit légitimement la voie qui lui semble la meilleure. Mais je crois que l’on ne devrait plus voir les Etats-Unis comme la patrie du libéralisme sauvage. Regardez ce qui vient de se passer avec Microsoft. Le gouvernement américain, par la décision du juge Jackson, n’a pas hésité à affaiblir, sous prétexte qu’elle a eu une conduite hégémonique, la firme de Bill Gates, le joyau de la nouvelle économie. Exactement comme l’avait fait Theodore Roosevelt en lançant, au début du siècle, au nom du Sherman Act, le démantèlement de la Standard Oil de John Rockefeller.

N. O. - Bruxelles a fait la même chose récemment en bloquant certaines fusions.

F. Rohatyn. - Certes. Mais Microsoft, c’est autre chose. Nous avons attaqué nous-mêmes le symbole de notre domination technologique sur le reste du monde. Il y a, je crois, une différence fondamentale entre l’approche de la régulation en Europe et aux Etats-Unis. Evidemment, je me garderais bien, moi, ambassadeur dans un pays que j’aime et que je respecte, de donner la moindre leçon aux Français ou aux Européens. Et je ne souhaite pas porter un jugement de valeur sur l’un ou l’autre système. Mais il me semble qu’en Europe, la régulation paraît protéger d’abord les producteurs ; chez nous, il s’agit avant tout de protéger l’individu. La première privilégie les situations acquises. La seconde, au contraire, crée un monde de compétition où tout pouvoir peut être remis en question au nom des droits de l’individu, qu’il soit consommateur, actionnaire ou simple citoyen.

N. O. - Dans les faits, cela donne quelles mesures ?

F. Rohatyn. - Je peux vous citer un exemple qui touche la France de près ! Quand l’« Exxon Valdes » s’est échoué au large de l’Alaska, en 1989, le gouvernement américain a exigé que tout nouveau pétrolier soit équipé d’une double coque. Dans le même souci de protection de l’environnement, qui est un droit du citoyen, on peut citer le Clean Air Act, la loi sur la protection de l’air, qui prévoit la taxation systématique des pollueurs. Affirmer qu’aux Etats-Unis le capitalisme a tous les droits est une contrevérité. Au contraire, nous estimons que plus le marché est fort, plus il faut de régulations.

Autre exemple : la protection des actionnaires. Ce qu’on appelle aux Etats-Unis la « corporate governance », c’est-à-dire l’ensemble des règles assurant la transparence de la gestion, permet à tous les actionnaires, pas simplement aux gros, de connaître et donc de juger le comportement de l’entreprise à laquelle ils ont confié leur épargne. Les patrons européens savent bien que cette régulation-là est beaucoup plus forte aux Etats-Unis qu’en Europe.

N. O. - Le problème, c’est que cette régulation est peut-être bonne pour la compétition. Mais la compétition, elle, n’est pas bonne pour les plus faibles.

F. Rohatyn. - Là aussi, je récuse l’image que l’on a des Etats-Unis. Un seul chiffre : aujourd’hui, la moitié du budget de l’Etat est affectée aux dépenses sociales, contre seulement 44% en 1992, à l’arrivée de Clinton. Dans le même temps, les dépenses militaires ont baissé de 26% à 14%. C’est vrai que la vie est difficile en Amérique pour les plus faibles. Depuis huit ans, le gouvernement Clinton, dans ce domaine, n’a eu qu’une priorité : remettre les Américains au travail. Nous considérons, nous, que la croissance est la meilleure protection sociale. D’abord parce que les gens retrouvent un revenu, une dignité. Mais aussi parce que les rentrées fiscales permettent de renforcer les programmes sociaux. A long terme, il n’y a pas de système de sécurité sociale qui tienne sans croissance.

N. O. - L’Europe a réussi à maintenir son système de protection sociale même en période de crise.

F. Rohatyn. - Je ne critique pas du tout le modèle social européen. Il correspond à vos priorités. Et vous êtes prêt à payer des impôts en conséquence. Mais peut-on dire qu’il n’y a pas de protection sociale aux Etats-Unis alors que le chômage est tombé à moins de 4% ; que le salaire minimum est désormais régulièrement réévalué ; que les excédents budgétaires vont permettre de renforcer le système de retraite par répartition et d’élargir les bénéficiaires de l’assurance maladie ? Et que, enfin, l’income tax credit, sorte d’impôt négatif, permet aux gens de reprendre un travail sans perdre les avantages que leur assurait leur indemnisation chômage ? Il est vrai qu’en échange Clinton a fait voter une loi qui sanctionne ceux qui refusent des emplois. Mais cela nous semblait la meilleure façon de réinsérer dans la société une catégorie de gens qui, souvent depuis plusieurs générations, avaient perdu tout contact avec la vie active.

Je ne dis pas pour autant que tout va bien aux Etats-Unis. Il reste du chemin à faire pour que chacun ait sa chance dans cette société de compétition, en particulier en matière d’éducation.

N. O. - Les statistiques montrent en effet que, en dépit de la croissance, les inégalités se sont creusées d’une façon considérable au cours de ces dernières années.

F. Rohatyn. - Les inégalités se sont aggravées en effet. Mais par le haut, pas par le bas. Cela fait une grande différence. L’écart s’est creusé parce que les revenus des plus riches ont flambé, en grande partie à cause des plus-values boursières. Ceux des plus pauvres ont également progressé mais, évidemment, nettement moins vite. De toute façon, cette question de l’inégalité se pose, selon moi, dans des termes aujourd’hui particuliers. Nous vivons une révolution technologique qui donne une prime énorme aux innovateurs, aux entrepreneurs, à tous ceux qui prennent des risques. Si l’on veut de la croissance, il faut les laisser agir, se développer, s’enrichir.

N. O. - Les riches ne font pas le bonheur des pauvres, quand même !

F. Rohatyn. - Ce n’est pas en rendant les riches moins riches que vous ferez le bonheur des pauvres. L’Amérique, à la différence de l’Europe, exige l’égalité des chances, pas l’égalité des situations. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à faire pour réduire les inégalités. Mais l’outil de la redistribution par l’impôt ne marche plus. Il a atteint ses limites. D’autant plus que la pression fiscale aux Etats-Unis est plus forte qu’on ne le croit : le taux marginal de l’impôt sur le revenu est de 40%. Si vous ajoutez les impôts locaux et la TVA, vous arrivez, dans une ville comme New York, à un taux proche de 50%. Nous avons aussi un impôt sur les successions qui s’élève à 55% et un impôt sur les plus-values à 28%. Deuxième solution : l’augmentation des salaires. Elle n’est pas à la hauteur du problème. Aujourd’hui, on assiste en effet, du fait de la révolution technologique, à un considérable transfert de la richesse du travail vers le capital. Si l’on veut lutter contre les inégalités, il n’y a donc qu’une solution : permettre au plus grand nombre d’accéder à cette richesse à travers une participation au capital, que ce soit par des plans de stock-options, des fonds de pension ou des plans d’épargne d’entreprise.

N. O. - La France a aujourd’hui la plus forte croissance en Europe. Pourtant, nous restons très réticents devant cette nouvelle forme de capitalisme. C’est bien la preuve qu’une révolution industrielle peut s’accommoder de modèles économiques et sociaux différents.

F. Rohatyn. - Oui, certainement. Mais le monde évolue très vite et nous ne savons pas les changements que nous aurons à faire pour rendre la croissance pérenne. Aux Etats-Unis, après des années très difficiles, nous avons eu plus de dix ans de croissance sans inflation. Cela ne veut pas dire que c’est éternel. Mais pour le moment cela marche.

N. O. - Diriez-vous que la France est en train de s’américaniser sur le plan économique ?

F. Rohatyn. - La France est parmi les pays qui profitent le plus de la mondialisation, grâce à la compétitivité de ses entreprises, à sa technologie, à son système d’éducation et à l’euro. Pourtant, les Français sont toujours nerveux face à la globalisation, comme d’ailleurs de nombreux Américains. Je dirai que la France devient plus libérale mais elle continue à hésiter devant le capitalisme. Sans doute parce qu’elle tient beaucoup au rôle de l’Etat.

Propos recueillis par LAURENT JOFFRIN et CHRISTINE MITAL

MICROSOFT : DÉCOUPERONT-ILS LE COUPABLE ?

Cette entreprise, qui a tant fait pour le consommateur et pour l’économie américaine ces vingt-cinq dernières années, ne sera pas démantelée ! », promettait la semaine dernière Steve Ballmer, patron opérationnel de Microsoft depuis que Bill Gates a pris du recul. N’est-ce pas la meilleure manière d’indisposer le juge Jackson, qui a déjà jugé Microsoft coupable, et doit maintenant prononcer son verdict ? N’est-ce pas justement cette arrogance, dont Microsoft a fait preuve tout au long des deux ans de procès antitrust, qui a poussé les plaignants - le département de la Justice et 17 Etats américains - à recommander de couper « la bête » en deux ?

Créer une société chargée des systèmes d’exploitation Windows et une autre des applications (comme le logiciel bureautique Office ou le navigateur Internet Explorer) serait, selon les plaignants, la seule manière de garantir que Microsoft n’abuse plus de sa position dominante. Le roi du logiciel doit, de son côté, remettre cette semaine sa contre-argumentation écrite, expliquant en quoi cette scission serait, selon Microsoft France, « absurde et hors de propos par rapport au sujet du procès ». D’ultimes auditions avant le verdict final pourraient avoir lieu fin mai. Ensuite, le juge rendra sa sentence, sans doute dès cet été pour ne pas tomber en pleine élection présidentielle.

A supposer que Jackson opte pour la scission, elle n’est pas pour autant certaine. Car Microsoft s’y opposera de toute son énergie. « Nous nous préparons déjà à un appel », explique sa filiale française. Et la procédure, remontant éventuellement jusqu’à la Cour suprême, pourrait traîner quelques années. A quoi ressemblera alors l’industrie informatique, qui évolue au rythme du raz-de-marée internet ? « Il est probable que le secteur de la micro-informatique dominé par Microsoft ne sera alors pas plus important que le secteur des gros ordinateurs dominé par IBM », avance un professionnel.

Si Microsoft était effectivement coupé en deux, cela restaurerait-il la compétition ? Les avis sont contrastés. Et souvent brouillés par des éléments passionnels. Parmi les anti-scission, il y a ceux qui, comme dans un mauvais film d’horreur où la tête de l’hydre repousse, craignent de se retrouver avec... deux monopoles ! « Windows, c’est 98% du marché des systèmes d’exploitation pour PC, et Office c’est 95% du marché des suites bureautiques », souligne un industriel. D’autres estiment qu’il s’agit, de toute façon, d’un remède dépassé : selon eux, la guerre des systèmes d’exploitation est un combat d’arrière-garde, gagné une fois pour toutes par Microsoft. Les batailles de demain se livreront sur internet et via des terminaux d’accès légers, comme le téléphone mobile ou l’agenda électronique.

Mais le clan des pro-scission est fourni. Y compris parmi les experts indépendants. « Contrairement à ce que vous lisez dans la presse, nous ne sommes pas entrés dans l’ère post-PC, affirme Mark Anderson, éditeur réputé de Strategic News Service (http://www. stratnews.com). Ce trimestre marquera même un nouveau record dans la vente de micro-ordinateurs ! » Pour lui, ce démantèlement, peu probable, « garantirait que Microsoft ne puisse plus utiliser le levier Windows pour décourager l’innovation ou la compétition sur les applications ».

Une scission réjouirait à la fois les concurrents de Microsoft et les militants du logiciel libre. Car, même si cela ne renverse pas du jour au lendemain le rapport de forces, cela donnerait un formidable coup d’accélérateur aux autres systèmes d’exploitation comme Linux, BeOS ou Solaris... Pour Roberto Di Cosmo, chercheur en informatique et membre de l’Association française des Utilisateurs de Logiciels libres, « il serait plus efficace de faire quatre morceaux : systèmes d’exploitation, applications bureautiques, opérations internet, et le reste ». Cependant pour Bernard Lang, chercheur à l’Inria, le problème est ailleurs : « Le marché est devenu une machine à fabriquer des hégémonies : outre Microsoft, il y a Oracle sur les bases de données, Cisco sur les infrastructures, AOL sur l’accès au réseau... Il faudrait plutôt empêcher de tels déséquilibres de se créer.


Nouvel Observateur - N°1853

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