Les logiciels libres
   
   

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier
Victor Hugo

L'économie traditionnelle, fondée sur le travail et la rareté des ressouces, ne permet que rarement de mettre à disposition de tous des ressources gratuites. De fait, le seul bien qui était mis peu ou prou à la disposition de tous était la connaissance que chacun pouvait trouver en écoutant un maître ou mieux encore en lisant un livre. Ce bien, chacun peut l'emporter sans pour autant priver celui qui le donne, car il est immatériel et duplicable à l'infini.

La production de ce bien exceptionnel qui peut être facilement disponible pour tous -- même si pour des raison de pouvoir cela n'a pas toujours été le cas -- est également particulière. Il est rarement produit par un seul homme, mais plutot par une communauté de penseurs, de philosophes, de savants, de chercheurs, éparpillés dans le temps comme dans l'espace, chacun apportant sa pierre, rectifiant celle d'un collègue, ou en assemblant plusieurs pour une construction nouvelle, souvent sans jamais se rencontrer. C'est toute l'histoire de la philosophie et de la recherche scientifique, faite de contributions qui se complètent, s'epaulent, ou parfois s'opposent pour se résoudre en de nouvelles synthèses.

Un des aspects extraordinaire de cette fin du vingtième siècle est que, de plus en plus, toute notre économie se fonde essentiellement sur des ressources immatérielles qui ont les mêmes propriétés que la connaissance. Duplicables à l'infini, pour un coût essentiellement nul, ces ressources peuvent être mises à la disposition de tous et de chacun sans priver personne. Encore faut-il les produire. Mais les mêmes mécanismes sociaux qui ont permis à la connaissance de se développer et se répandre pendant des siècles, sont à nouveau à l'oeuvre. Ils s'exercent aux travers de communautés, bénévoles ou non, qui coopèrent pour produire ces ressources immatérielles, en innovant ou en critiquant et améliorant l'existant, dans la coopération comme dans une concurrence constructive. Un exemple typique, mais non le seul, de ce modèle de production de ressources pour l'utilité commune est le développement des logiciels libres.

Les logiciels libres sont le produit de la coopération et de la compétition de dizaines de milliers de programmeurs de part le monde, communiquant à travers l'internet, et répétant en quelques années grâce à ce nouveau médium le modèle de coopération qui sur des siècles fut le fondement du développement scientifique. Et de même qu'une recherche ouverte donne généralement de meilleurs résultats que le travail secret, l'expérience montre que les logiciels libres, librement reproduisibles et librement modifiables et donc perfectibles, sont en général meilleurs que ceux qui, pour des raisons généralement mercantiles, ne bénéficient pas de cette liberté.

Bernard Lang, 16 novembre 1998