Linux, il fait le maximum

Pour contrer la domination de Microsoft, un seul moyen : les logiciels libres. Linux, le précurseur, connaît un succès croissant.

Imaginez que toutes les caméras du monde aient été, depuis l'invention du cinéma, la propriété d'une personne ou d'une société, et qu'aucun film n'ait jamais pu être tourné sans se plier à leurs contraintes. On se demande alors ce que, depuis cent ans, serait devenu le cinéma... Aujourd'hui, dans les coulisses de l'informatique, la bataille autour de Bill Gates et de Microsoft vise, on le sait, à contrer un tel monopole: le fonctionnement d'un ordinateur nécessite un système d'exploitation - en gros un superlogiciel qui fait marcher tous les autres -, et Windows équipe la plupart des PC, soit environ 85 % des ordinateurs de la planète. Et les grandes manoeuvres économiques ne sauraient faire oublier l'enjeu éthique et culturel.

Dans les années 70, quand l'ère de l'ordinateur individuel commence, le partage est à l'ordre du jour, et les inventeurs de logiciels travaillent en groupe, comme tous les chercheurs. L'idée de l'un est complétée par celle de l'autre et l'expérimentation d'un troisième. La décennie suivante voit l'arrivée de la génération dollars, mais quelques irréductibles subsistent. Le développement de l'Internet, dans les années 90, ressuscite sous une autre forme l'idée de partage. Des sites proposent des logiciels, des programmes, des codes, chacun complète, améliore, fait profiter les autres de ses bricolages ou de ses géniales trouvailles.

C'est ainsi que naît Linux. Créé en 1991 par un jeune programmeur finlandais, Linus Torvalds, ce système d'exploitation est un logiciel libre, son coeur (le code source) est disponible gratuitement et peut être modifié. Ainsi, copier le programme ne fait pas de vous un pirate de logiciel, c'est même l'auteur qui vous invite à le faire. Les informaticiens du monde entier améliorent le programme et proposent de nouveaux logiciels compatibles et gratuits qui enrichissent la panoplie.

Environ 6 millions de personnes s'en servent aujourd'hui, et Linux est aussi fiable et performant que les logiciels commerciaux: les créateurs de Titanic l'ont utilisé pour modéliser leurs images de synthèse, les ingénieurs de la Nasa l'ont embarqué à bord de la navette spatiale parce qu'il est économe en énergie. Et comme il peut tourner sur n'importe quel ordinateur, deux-chevaux ou fusée, l'Education nationale l'a adopté.

" Proposer des logiciels libres comme alternative à tous les monopoles est une question stratégique ", dit Bernard Lang, directeur de recherche à l'Inria (Institut de recherche en informatique et en automatique) et secrétaire de l'association francophone des utilisateurs de Linux et des logiciels libres (AFUL). " Il faut être fou ou sot pour accepter d'avoir son système nerveux contrôlé par quelqu'un d'autre. Surtout quand on lui connaît l'altruisme d'une grande multinationale. Le succès de Linux remet radicalement en question le monde de discrimination par l'argent dans lequel on voudrait nous faire vivre. "

D'ici quelques années, téléphones mobiles, téléviseurs, agendas électroniques et même réfrigérateurs fonctionneront avec un système d'exploitation. La bataille des machines est donc aussi importante que celle des contenus. Linux, aujourd'hui, pour beaucoup d'internautes, est le symbole de la résistance et de la diversité culturelle.

Linux France : http://www.linux-france.com/

Linux par Bernard Lang : http://pauillac.Inria-fr/~lang/linux/francais.html

Anneau des sites francophones consacrés à Linux : http//www.webring.org/cgi-bin/webring?ring=linuxfr;list

Télérama N°2556 - 6 janvier 1999 Natacha Quester-Séméon