Commentaire sur le
Rapport de la Task force "Logiciels éducatifs et Multimédia"
(Document de travail des services de la Commission - Juillet 1996)
de la Commission Européenne

Bernard Lang - INRIA
6 Juillet 1997 (révisé le 2 octobre 1997)

Résumé : Les méthodes d'investigation de la Task Force entraînent nécessairement un décalage significatif par rapport à un contexte technologique, sociologique et économique en évolution extrêmement rapide. Combinées à une vision quasi exclusivement marchande des problèmes et des solutions et à une analyse erronée de la structure technologique (et même juridique) du marché, cela entraîne une absence de prise en compte d'alternatives émergentes mais déjà éprouvées, fondées sur les contributions bénévoles et l'usage de l'Internet, moins coûteuses, plus susceptibles de favoriser la création, l'innovation, la maîtrise technologique et l'emploi, et surtout de rétablir une égalité d'accès aux nouveaux moyens de formation. Les sections pertinentes du rapport sont citées explicitement, et ce commentaire peut donc être lu de façon indépendante.

Abstract: The Task Force investigation procedures necessarily induce a significant lag behind a fast evolving technological, sociological and economic context. Combined with a dominantly business oriented analysis of problems and solutions, and an incorrect assessment of the technological (and even legal) structure of the market, this leads to an almost complete ignorance of emerging but already successful alternatives, based on voluntary contributions and enabled by the Internet, that are cheaper, more likely to foster creation, innovation, technological control and job creation, and more importantly better able to restore a more equal access for all to new educational media. Relevant part of the report are explicitely quoted, so that this commentary is self contained.

Remarques : Le caractère tardif de ce commentaire, un an après la publication du document commenté, tient simplement au fait que l'auteur n'en a pas eu connaissance plus tôt. Par ailleurs, bien qu'ayant lu ou parcouru un certain nombre de publications de la Commission Européenne, sur les problèmes liés à l'information, aux média et aux langues, l'auteur reste très loin d'être expert sur l'ensemble de ses publications ou sur ses modes de travail.

1. La constitution de ce rapport

Comme d'autres rapports de la Commission Européenne, ce rapport est très fouillé, très complet à sa façon, et très organisé, sans doute avec une certaine redondance probablement inévitable dans ce genre d'exercice.

Le document fait, comme il se doit, un important effort de prospective. Cependant, il souffre, comme d'autres, de rester très largement prisonnier des schémas économiques traditionnels, en se cantonnant aux extrapolations les plus immédiatement prévisibles dans le contexte du développement de l'informatique et des media de communication.
Il y a donc un risque sérieux, compte tenu de l'extrême rapidité des changements actuels, d'ignorer des évolutions majeures qui sortiraient des cadres reconnus du développement économique et de l'organisation sociale.

Cette faiblesse est particulièrement manifeste dans la liste des personnes consultées (dans ce document comme dans d'autres), qui, selon l' annexe 1B page 63, se limitent à 5 catégories: représentants des états membres, des ministres de l'éducation, des utilisateurs (c'est-à-dire de gros organismes utilisateurs), des producteurs, et enfin des technologies de l'information et de la communication.

Toutes ces catégories n'incluent que des responsables de haut niveau, dont les points de vue sont nécessairement prudents (voire conservateurs) ou biaisés par leur fonctions. Ce qui est plus grave, c'est qu'ils n'ont essentiellement aucune expérience directe des problèmes entièrement nouveaux de la société de l'information, et que les idées nouvelles ne percolent que lentement jusqu'à eux, et surtout jusqu'à ce qu'ils en prennent acte. Dans un contexte en évolution extrêmement rapide, cela peut introduire des décalages temporels coûteux dans la prise en compte de cette évolution. À ces décalages s'ajoute la durée de vie du rapport lui-même, qui peut donc retarder d'autant plus la prise en compte effective de phénomènes non perçus initialement.
Il est certain que nombre d'utilisateurs de base ont pris conscience de l'arrivée de ces phénomènes, dont la Toile (World Wide Web) n'a été que le révélateur, bien des années avant que ce ne soit pris en compte par les responsables du plus haut niveau.

Ces délais pourraient être réduit en essayant d'élargir les consultations à des organisations et des individualités plus susceptibles d'être en prise directe sur l'évolution du sujet concerné, ne fût-ce que pour identifier des pistes pouvant être sur le point de s'ouvrir.
Nonobstant l'appel à manifestation d'intérêt lancé en Juin 1995, dont les traces ne sont pas directement identifiables dans le rapport, il semble que sont notoirement absents de l'étude les représentants du monde associatif, lié aux nouvelles technologies de l'information, à l'utilisation des multimédia et à l'enseignement, que ce soit du coté des producteurs ou des utilisateurs. Pour donner des exemples concrets, on peut penser que l' ISOC (Internet Society) ou l' EFF (Electronic Frontier Foundation), qui sont internationales, pourraient utilement contribuer au débat, de même que les associations de l'enseignement, ou les représentants des sociétés savantes. De plus, il serait bon de consulter des individus en contact direct avec le terrain, ayant par exemple à leur actif des réalisations concrètes, ainsi que des intellectuels indépendants connus pour leur intérêt concernant les sujets étudiés.
Enfin, il semble peu raisonnable de limiter à l'Europe la consultation des experts. Tout d'abord parce que nous nous privons ainsi de l'expérience des pays étrangers, notamment les plus avancés. Nous avons bien sûr leurs propres rapports, mais qui sont eux-mêmes le résultat d'une percolation et d'une sélection qui leur a fait prendre de l'âge et élaguer certaines pistes. De plus, il semble presque inconvenant de parler à plusieurs reprises dans le document des besoins des pays émergents, alors que l'on ne semble pas consulter beaucoup de spécialistes représentant ces pays.

2. Les prémisses technologiques

En ce qui concerne le fond du document, et même sans être expert sur nombre des sujets abordés, on reste cependant frappé par l'orientation essentiellement marchande de la façon de poser les problèmes, et donc aussi de les résoudre. La seconde partie du rapport, portant sur les recommandations commence par "Pour renforcer sa position sur le marché du multimédia éducatif [...]" ce qui ne laisse pas d'inquiéter sur les priorités de la Commission. On aurait pu préférer exprimer des priorités différentes en commençant par "Pour renforcer la qualité et l'efficacité du système éducatif par l'usage des multimédia [...]". Mais cela ne fait que répondre à la première partie, qui commence par analyser (?) le marché dans le chapitre 1 avant d'analyser les besoins dans les chapitres 2 et 3.

Par ailleurs, compte tenu de l'organisation du marché européen et mondial (dont le rapport est bien sûr conscient) et des rapports de force défavorables existant sur le plan économique et culturel, il est difficile de croire que les choses vont évoluer favorablement, et ce d'autant plus que l'analyse de cette situation se fonde sur une appréciation discutable des données du problème.

Ainsi, en page 17, section 1.1 [L'équipement des familles], il est consternant de lire l'opposition qui est faite entre " les systèmes dits "propriétaires" - c'est-à-dire réservés à l'usage exclusif des logiciels du constructeur" et la "norme PC-MS/DOS du couple nord-américain IBM-Microsoft, qui domine depuis lors le marché de la micro-informatique familiale". Passons sur le détail concernant MS/DOS (et sur le rôle bien évanescent d'IBM). MS/DOS est maintenant nettement déplacé par Windows, sans lequel la plupart des logiciels actuellement diffusés commercialement pour la plate-forme PC sont inutilisables. Cette erreur témoigne cependant des retards que j'évoquais plus haut. Mais plus gravement, cette appréciation du contexte technologique, qui sert presque de prémisse au document et qui est reprise en plusieurs occasions, accumule un certain nombre d'erreurs préoccupantes qui appellent quelques remarques.

2.1 Les systèmes propriétaires

Une première remarque est que les systèmes "propriétaires" fournis par les constructeurs avant 1985 n'étaient nullement "réservés à l'usage exclusif des logiciels des constructeurs." En fait, il existait déjà une industrie logicielle indépendante, et la présence assez généralisée d'Unix permettait le portage des applications dans des conditions acceptables. On a beaucoup reproché au système Unix, qui reste à ce jour techniquement préférable à Windows au moins pour les applications haut de gamme [19], un certain manque d'uniformité qui entraînait un coût de portage des applications, et surtout de maintenance de versions multiples. Cependant ces problèmes ont été maîtrisés grâce au développement de normes (telle que Posix [11]), d'outils et de techniques adéquats, et nombres de logiciels complexes sont actuellement disponibles sur les différentes plate-formes Unix, ce qui contredit les assertions du rapport sur les systèmes "propriétaires", au moins en ce qui concerne Unix.
D'autre part, on constate qu'avec le temps, la gamme des systèmes commercialisés par Microsoft s'étend et se ramifie (DOS, Windows 3.x, Windows9x, Windows NT x.xx), avec parfois des variations significatives entre versions, et crée, en dépit de l'unicité de la société éditrice, des problèmes de compatibilité, de portage et d'héritage du même ordre (sinon pire [22]) que ceux du marché Unix, avec un avantage commercial évident pour celui qui contrôle l'ensemble, contrôle quasi totalitaire qui n'existe pas dans le monde Unix.

2.2 Normes, standards et contrôle du marché

Les normes ont un caractère officiel, auquel ne sauraient prétendre les logiciels de la société Microsoft. Tout au plus pourrait-on parler de standard de fait, encore que même ce terme est discutable (sur un plan technique, sinon économique) dans la mesure où ce standard est non documenté et (délibérément ?) variable comme nous l'avons indiqué plus haut. C'est même l'objet de nombreux contentieux entre la société Microsoft et ses concurrents, et un sujet d'inquiétude plutôt que de satisfaction.
Les systèmes DOS et Windows sont des systèmes "propriétaires" au même titre que leurs prédécesseurs, et sans doute plus efficacement dans les faits. La principale différence est que la situation est aggravée par leur domination du marché et le contrôle de standards variables (dont le format Word est un autre exemple), sans que cela crée un bénéfice dû à l'uniformité. Cela permet en particulier à la société Microsoft de casser les tentatives de standardisation qui ne lui conviennent pas commercialement (par exemple la norme ISO9660 et le standard Rock Ridge des Cédéroms, ou le langage Java qu'elle étend de façon compatible uniquement avec le système Windows [2], ou la norme POSIX, implémentée de façon peu utilisable dans windows NT [12]). Notons au passage la complicité objective (et peu responsable) de la Commission Européenne, qui impose à tous l'usage du format propriétaire Word pour les documents textuels, alors que la définition de ce format n'est ni stable, ni publiée, et qu'il existe d'autres formats plus universels, et compatibles avec Word, comme RTF.

2.3 Dangers de l'uniformité, et solutions alternatives

L'unicité du système d'exploitation n'est pas nécessairement une bonne chose. Les principes écologiques s'appliquent en ce domaine comme ailleurs, et la variété est un facteur de stabilité (en évitant la répétition universelle d'erreurs ou de faiblesses potentiellement catastrophiques) et aussi un facteur de progrès. S'en remettre à une solution unique et universelle peut donc présenter des risques à moyen et à long terme et augmente la vulnérabilité du tissu informatique. À cet égard, il semble déraisonnable de ne pas considérer également les systèmes d'exploitation alternatifs, ne serait-ce que pour maintenir une situation de concurrence dont on clame la nécessité partout ailleurs. L'une des alternatives est bien sûr la plate-forme Macintosh de la société Apple, largement utilisée pour l'enseignement aux États-Unis, selon le rapport, encore que cette information commence à dater. Une alternative plus Européenne est la plate-forme Linux [10], une variante "non-propriétaire" d'Unix, dont la croissance au cours des deux dernières années dépasse celle de Windows NT, et déplace de leurs marchés les Unix commerciaux. Ceci explique l'apparente baisse d'Unix dans les statistiques, qui ne prennent en compte que les logiciels commerciaux. Avec environ 5 millions d'installations [3], Linux représente un marché comparable à celui de la plate-forme Apple, mais avec une croissance bien plus forte.

2.4 Indépendance technologique et libre concurrence

Le développement de contenus spécifiques d'une seule plate-forme, nord-américaine, et accessibles uniquement par des logiciels propriétaires, représente un danger certain pour le développement des industries de l'information en Europe. En effet, l'absence d'un marché des contenus (Cédéroms en particulier) utilisable sur une plate-forme est pratiquement une condamnation de celle-ci. Or les logiciels d'accès aux contenus (généralement codés) sont quasiment tous propriétaires et les sociétés qui les commercialisent n'ont que peu d'intérêt économique à développer des variantes sur les plate-formes les moins répandues, renforçant par la même la plate-forme dominante. De plus les développeurs des nouvelles plate-formes n'ont en général ni les moyens, ni surtout les autorisations ou les informations nécessaires pour réaliser eux-mêmes ces adaptations. Ce problème est d'autant plus aigu que la politique de la CE est d'encourager et de protéger les dispositifs techniques de protection des copyrights (déjà protégés par des dispositifs légaux), qui sont autant d'obstacles à la portabilité. La protection excessive des logiciels est un autre facteur aggravant, dans un contexte où la publication des interfaces fonctionnels n'est pas obligatoire. En outre, l'histoire récente a montré que le contrôle des plate-formes est un avantage compétitif considérable en ce qui concerne le marché des applications qu'elles supportent.
Dans l'état actuel des choses, on s'achemine donc vers une situation de blocage donnant un contrôle économique et technologique exorbitant à la plate-forme système dominante (Windows/Microsoft), et il semble urgent que la CE étudie le moyens de maintenir ouverture et concurrence dans ces domaines.

3. Les voies alternatives

Une autre remarque, qui apparaît en page 101, dans l'annexe 12, après la Recommandation 4, contient des erreurs factuelles et appelle plusieurs remarques. Il y est indiqué que "une autre voie à explorer est celle de la création de bases de données coopératives de logiciels éducatifs "de domaine public", c'est à dire utilisables sans paiement de droits d'auteurs et développés par des enseignants ou des formateurs". On ne peut bien sûr que souscrire à cette recommandation, en regrettant que cet aspect des choses n'ait été cité dans les recommandations du document principal que pour en minimiser l'importance, dans une simple note (numéro 50) de la section 6.3.C, au bas de la page 56.

Les auteurs du rapport semblent tellement préoccupés par les aspects marchands et industriels, qu'ils en deviennent presque incapables de prendre en compte sérieusement les sources émergentes de création de richesses qui ne rentrent pas dans leurs schémas.

3.1 Gratuité, domaine public et logiciels libres

Tout d'abord, il faut noter que contrairement à ce que sous-entend le rapport, la gratuité d'une ressource n'a que fort peu à voir avec l'appartenance au domaine public. Nul ne saurait, par exemple, prétendre que le logiciel gratuit Internet Explorer [21] appartient au domaine public. La société Microsoft est d'ailleurs très explicite sur ce point dans ses "terms of use" [4]. En fait, dans les technologies de l'information, il existe d'abondantes ressources de qualité, utilisables gratuitement, mais qui ont des statuts juridiques extrêmement variables. Il s'agit là d'un phénomène nouveau, essentiellement lié au développement des biens immatériels, et qui mériterait une analyse officielle plus approfondie. Il faut rester très attentif à la nature de ces statuts juridiques dans la mesure où ils peuvent lier les utilisateurs de ces ressources, et surtout, s'ils n'y prennent garde, lier les nouvelles ressources qu'ils en dérivent. Le fait que la référence au "domaine public" soit peut-être une erreur de traduction ne change rien à l'importance du phénomène qui est ignoré par le rapport.
Ce phénomène est encore peu perceptible dans le domaine des logiciels éducatifs, mais déjà considérable dans celui des logiciels généraux, et il serait bon d'examiner l'évolution dans ce dernier contexte pour avoir une idée des problèmes et des possibilités dans le contexte des logiciels éducatifs.
Sans entrer dans une discussion de détail, il faut noter que nombre de ressources gratuites sont munies de copyrights, qui peuvent en limiter l'utilisation. Par ailleurs, une ressource originellement gratuite peut tout d'un coup devenir payante, et tenter ainsi de tirer profit d'une communauté d'utilisateurs devenue captive. Cela s'est vu dans le passé avec l'Unix de ATT, et plus récemment sur d'autres produits [20]. Le "dumping" est difficile à établir dans le cas de biens immatériels, mais il est peu vraisemblable que la distribution gratuite du logiciel Internet Explorer [21] relève de la philanthropie. Il peut aussi arriver qu'une ressource gratuite pour certaines catégories d'utilisateurs ne le soit pas pour d'autres, et impose cette différence aux ressources dérivées par des auteurs secondaires.
Alternativement, on trouve de plus en plus de ressources, dites "libres" (dont des systèmes d'exploitation complets) munies de copyrights et de licences (gratuites) d'utilisation dont le but est de protéger la gratuité et le libre accès à la ressource (par exemple la licence dite GPL [5]). Établies dans l'intérêt des utilisateurs finals, ces licences peuvent parfois limiter l'usage des ressources pour des créations ou des activités commerciales.
Il est dommage, au regard de la généralisation actuelle de ces types de protections qui visent à défendre l'intérêt de l'ensemble du public (sociétés, administrations ou particuliers), qu'ils soient totalement ignorés par le rapport. C'est d'autant plus dommage quand l'on constate régulièrement que les responsables sont trop souvent ignorants des différences légales et opérationnelles entre logiciel commercial, partagiciel (shareware), logiciel gratuit, et logiciel libre, ignorance qui n'est que partiellement due à l'ambiguïté du mot anglais "free", qui signifie à la fois libre et gratuit.

3.2 La création bénévole

Le rapport fait peu de cas des contributions bénévoles, qui n'apparaissent pratiquement, du point de vue des recommandations, que dans la note 50, au bas de la pge 56, juste avant la conclusion, et en en minimisant l'intérêt : "[...] oeuvres qui n'ont pas une valeur économique importante [...]". Et pourtant tout indique qu'il peut y avoir là un gisement de richesses et d'innovation, profitable pour la société, même s'il ne passe pas par les canaux commerciaux de production. Un premier indice est donné par l'analyse de la situation faite dans la première partie du rapport. Cette analyse indique en page 29 (dernier paragraphe de la section intitulée "Des logiciels éducatifs encore peu nombreux" du chapitre 2.1, et note 42 en page 29), que la création non marchande a été effective dans les pays nordiques, et que le phénomène est également fréquent au niveau universitaire (pages 31-32, section intitulée "L'université : entre offre et demande" du chapitre 2.2) un peu partout dans le monde. Un autre indice est la considérable production de ressources libres, souvent très innovantes, dans les domaines où les potentialités de bénévolat et les conditions de son développement sont plus anciennes : création de logiciels (considérable en qualité, quantité et envergure) et numérisation d'ouvrages culturels ( Projet Gutenberg [14], Association des Bibliophiles Universels [ 13], ...)

La création pédagogique non marchande est critiquée pour sa faible interactivité. Cela appelle plusieurs remarques :

Il est donc important de développer des outils de création puissants et conviviaux, directement utilisables sans contraintes ni coût excessif par les acteurs de terrain, qui sont souvent plus innovants que les grosses structures et représentent en fait une masse créative bien supérieure. De plus la création bénévole ne peut que dynamiser la création marchande et la rendre plus concurrentielle au niveau international. Un exemple typique est l'utilisation des logiciels libres de la Free Software Fondation par des PME de haute technologie [16].

Nous ne saurions bien sûr prétendre que l'ensemble des produits du bénévolat est de haute qualité. Mais, même si la qualité moyenne est médiocre, la masse des contributions est telle qu'il en émerge d'excellents produits. L'expérience acquise dans le monde du logiciel montre en outre que la concurrence dans le secteur bénévole est souvent aussi efficace, et sélective, que dans le secteur marchand. Par exemple l'implémentation des processus légers pour le système d'exploitation Linux, résulte d'une sélection entre 12 développements concurrents, tous bénévoles [17].

Il est clair, cependant que les auteurs du rapport ne croient pas aux potentialités du secteur bénévole, en dépit des indices positifs mentionnés plus haut. On peut effectivement objecter que d'autres facteurs sont à considérer, comme l'entretien des ressources créées, la coordination et la diffusion de l'information, la diffusion des ressources, etc. Ces même objections sont couramment émises en ce qui concerne les logiciels dits libres, qui sont également créés de façon bénévole et dont l'utilisation industrielle impose des contraintes encore plus fortes. Or l'expérience prouve que ces logiciels ont un succès croissant, par leur qualité, mais surtout parce que l'on a su mettre en oeuvre des mécanismes originaux [6] pour prendre ne compte les contraintes d'utilisabilité et de crédibilité. Et ce succès se traduit par une plus grande indépendance culturelle et technologique, et de plus par le développement d'activités économiques nouvelles dans la distribution et la maintenance et par un avantage compétitif pour les PME innovantes. [7].

3.3 L'égalité devant l'éducation et la culture

L'accès à l'éducation ne se fait pas que dans les enceintes scolaires, et le rapport souligne ce point à plusieurs reprises, sous des formes diverses, même si page 22, chapitre 1.4, la section intitulée "Élargir les marchés par la continuité des usages" semble indiquer des préoccupations plus marchandes qu'égalitaires ou humanistes. De fait, comme le souligne l'Annexe 3, qui confirme d'autres études sur l'EAO, l'utilisation des multimédia est pour une grande part un acte individuel qui, soit requiert un équipement scolaire bien au-delà de ce qui est envisagé dans un futur proche, soit demande que les apprenants disposent de l'environnement nécessaire à titre personnel. Cela est de plus en plus le cas en ce qui concerne l'équipement de base, mais les logiciels commerciaux restent extrêmement onéreux, trop pour la plupart des gens. Un développement plus important, et parfaitement réalisable, de ressources pédagogiques libres permettrait de résoudre au moins partiellement ce problème, et de rétablir une situation plus égalitaire en ce qui concerne l'accès à l'éducation et à la culture, conformément au souhait de la Résolution du Conseil des Ministres de l'Éducation du 6 Mai 1996 (Annexe 5) qui souhaite "[...] renforcer la cohésion sociale en garantissant une égalité d'accès aux utilisateurs, [...]".

En fait ce problèmes des coûts existe aussi, de façon aiguë, pour les établissement d'enseignement et de recherche. Le rapport, en plusieurs occasions, suggère d'encourager une pratique courante qui est d'obtenir par divers moyens des baisses de tarifs sur l'ensemble des prestations et des équipements. De telles pratiques sont au contraire condamnables, en particulier sur le plan éthique, et tout spécialement en ce qui concerne les établissements scolaires. En effet :

Une approche moins marchande des équipements scolaires, outre qu'elle favoriserait une plus grande égalité d'accès à l'éducation, rétablirait une éthique d'impartialité vis-à-vis du contexte économique, qui devrait être une obligation pour tout service public. Cela pourrait être favorisé, tout simplement, par une utilisation aussi systématique que possible de ressources libres (et non pas simplement gratuites et attachées à une société). Cette approche est d'autant plus réalisable en ce qui concerne les équipements logiciels de base qu'elle est déjà pratiquée par un nombre considérable d'établissements de recherche et par certains établissement scolaires en dépit de politiques officielles hostiles et inconsidérées. Enfin ce serait une réponse simple, rapide, et maximale, à la recommandation No 5, alinéa (a), qui souhaite le développement de plate-formes bon marché pour l'éducation et le grand public.

Notons de plus qu'en ce qui concerne la formation aux technologies logicielles, les logiciels libres, dont les codes sources sont disponibles, sont un instrument irremplaçable [18] d'enseignement et de recherche. Une mainmise totale de l'industrie, qui pratique systématiquement le secret, entraînerait nécessairement la disparition d'un enseignement concret et d'une recherche indépendants, surtout dans le contexte quasi-monopolistique qui tend à prévaloir.

3.4 Les besoins des pays émergents

Le rapport mentionne, notamment dans la recommandation No 7, la nécessité de "répondre aux besoins des pays en développement". Ce souci, louable, est peu crédible par les canaux traditionnels, si l'on considère que le rapport lui-même souligne (page 28, chapitre 2.1, section intitulée "Des logiciels éducatifs encore peu nombreux") que les petits pays européens rencontrent eux-mêmes des difficultés liées à l'étroitesse de leur marché. Dans ces conditions, on a du mal à croire que le programme INCO du chapitre 5.4 peut répondre efficacement aux besoins à un coût raisonnable, et surtout dans des conditions durables, que ce soit par des créations nouvelles et indépendantes (ce qui semble économiquement absurde), où par l'adaptation de produits commerciaux. Ces produits sont nécessairement contrôlés par la société propriétaire, et leur maintenance future, sans aide financière, sur un marché économiquement faible, semble problématique.
Il n'en va pas de même en ce qui concerne la plupart des ressources libres, dont les versions ultérieures restent obligatoirement libres, et qui peuvent être adaptées à divers environnements culturels par des compétences locales, sans redevances, pour peu que leur architecture ait été prévue pour une localisation facile [8].

4 Conclusion

Une meilleure appréciation du contexte technologique, des ressources existantes et des phénomènes sociétaux émergents, pourrait peut-être permettre d'envisager des solutions alternatives, plus à même de résoudre nombre de problèmes évoqués dans le rapport, en ce qui concerne le développement de l'emploi, la maîtrise technologique, l'indépendance culturelle, une créativité accrue et une plus grande égalité d'accès aux ressources éducatives, pour une Europe des hommes et des cultures.

Les points de vue exprimés dans ce commentaire sont peut-être discutables. Encore conviendrait-il qu'ils soient discutés, et que les alternatives, très réelles, que nous évoquons soient au moins considérées et analysées par les instances responsables. avec le même soin que les solutions marchandes, qu'elles sont d'ailleurs susceptibles de compléter et de dynamiser.

Références

  1. Les différentes versions du rapport dans les langues de la Communauté. http://www2.echo.lu/mes/en/report796.html
  2. Microsoft propose de développer en Java... pour Windows, C.D. (Cyril Dhénin), Le Monde Informatique, 20 Juin 1997, p.15.
  3. Deals Boost Visibility -- Linux OS makes inroads at retail stores, Bradley J. Fikes, Computer Retail Week, N. 168, 28 Avril 1997. http://www.techweb.com/se/directlink.cgi?CRW19970428S0036
  4. "terms of use", Microsoft, 2 Mai 1997. http://www.microsoft.com/misc/cpyright.htm
  5. GNU General Public License (GPL), Free Software Foundation, Juin 1991. http://www.fsf.org/copyleft/gpl.html
  6. The Cathedral and the Baazar, Eric S. Raymond, May 1997. http://www.ccil.org/~esr/writings/cathedral.html
  7. Ressources Libres et Indépendance Technologique dans les Secteurs de l'Information, Bernard Lang, 1997, (en préparation)
  8. Internationalization in the GNU project, Ulrich Drepper, University of Karlsruhe, Allemagne, Janvier 1996. http://i44www.info.uni-karlsruhe.de/~drepper/conf96/paper.html
  9. Internet et le serveur "Mômes", ISOC-France, http://www.isoc.asso.fr/Documents/Actu97/momes1.htm
  10. Linux Documentation Project (LDP). http://opera.inrialpes.fr/linux/mdw/hmirrors.html
  11. POSIX - Part 1: System Application Program Interface, IEEE Std 1003.1-1990, ISO/IEC 9945-1, 1990.
    POSIX - Part 2: Shell and Utilities, IEEE Std 1003.2-1992, ISO/IEC 9945-2, IEEE, 1993.
  12. Porting UNIX to Windows NT David G. Korn, USENIX 1997 Conference Anaheim, CA, January 1997. http://www.research.att.com/sw/tools/uwin/winnt.ps
  13. Association des Bibliophiles Universels, http://cedric.cnam.fr/ABU/
  14. Project Gutenberg ftp://uiarchive.cso.uiuc.edu/pub/etext/gutenberg/index.html
  15. Studies Find Reward Often No MotivatorAlfie Kohn, Boston Globe, 19 Janvier 1987. http://www.naggum.no/motivation.html - Article reprenant les thèses du livre de l'auteur: "No Contest: The Case Against Competition", Houghton Mifflin Co., Boston, MA. ISBN 0-395-39387-6.
  16. CHORUS/ClassiX r3.1 for x86/Pentium Family, http://www.chorus.com/Products/Briefs/classix-x86.html Un exemple d'offre commerciale incluant un logiciel libre, le compilateur GCC, de la société Chorus System.
  17. Linux Threads Frequently Asked Questions (FAQ), Sean Walton, 10 Octobre 1996. http://www.globenet.it/~ermmau/Threads/ - voir Linux Threads Packages http://www.globenet.it/~ermmau/Threads/ThreadLibs.html
  18. Linux for Research and Teaching of Operating Systems, Victor Yodaiken, First Conference on Freely Redistributable Software, Cambridge, MA, 3-5 February 1996. http://ladron.cs.nmt.edu/~yodaiken/articles/freesoft.ps.gz
  19. HP hedges its bets with Windows NT, Uwe Harms, Primeur, August 1997. http://www.hoise.com/articles/UH-PR-08-97-2.html
  20. Un shareware pas assez cher, Francois Nicaise, dans Courrier des Lecteurs, PC Expert, N. 62, page 19, Juillet 1997 : "... Notre principal logiciel (Smart Cleaner) [...] est passe du statut de freeware a celui de shareware ..."
  21. Internet Explorer Products Download, Microsoft Corp., 2 octobre 1997. http://www.microsoft.com/ie/download/
  22. Tricks &ers; Traps - Ask Dr. Bob Your NT Questions, Bob Chronister, Windows NT magazine, January 1996 : "If a machine is on the HCL for NT 3.5, that doesn't imply that the machine will run later versions of NT." http://www.winntmag.com/issues/jan96/askdrbob.htm

Note : les logiciels libres, évoqués à plusieurs reprises dans ce document, font actuellement l'objet d'une étude de l'auteur, qui inclura plus de références, bibliographiques et autres, concernant les diverses questions considérées ici.

Juillet 1997,