Bernard Lang - INRIA
6 Juillet 1997
(révisé le 2 octobre 1997)
Résumé :
Les méthodes d'investigation de la Task Force entraînent
nécessairement un décalage significatif par rapport à un contexte
technologique, sociologique et économique en évolution extrêmement
rapide. Combinées à une vision quasi exclusivement marchande des
problèmes et des solutions et à une analyse erronée de la structure
technologique (et même juridique) du marché, cela entraîne une
absence de prise en compte d'alternatives émergentes mais déjà
éprouvées, fondées sur les contributions bénévoles et l'usage de
l'Internet, moins coûteuses, plus susceptibles de favoriser la
création, l'innovation, la maîtrise technologique et l'emploi, et
surtout de rétablir une égalité d'accès aux nouveaux moyens de
formation. Les sections pertinentes du rapport sont citées explicitement, et
ce commentaire peut donc être lu de façon indépendante.
Abstract:
The Task Force investigation procedures necessarily induce a
significant lag behind a fast evolving technological, sociological and
economic context. Combined with a dominantly business oriented
analysis of problems and solutions, and an incorrect assessment of the
technological (and even legal) structure of the market, this leads to
an almost complete ignorance of emerging but already successful
alternatives, based on voluntary contributions and enabled by the
Internet, that are cheaper, more likely to foster creation,
innovation, technological control and job creation, and more
importantly better able to restore a more equal access for all to new
educational media. Relevant part of the report are explicitely quoted,
so that this commentary is self contained.
Remarques :
Le caractère tardif de ce commentaire, un an après la publication
du document commenté, tient simplement au fait que l'auteur n'en a
pas eu connaissance plus tôt. Par ailleurs, bien qu'ayant lu ou
parcouru un certain nombre de publications de la Commission
Européenne, sur les problèmes liés à l'information, aux média et
aux langues, l'auteur reste très loin d'être expert sur l'ensemble
de ses publications ou sur ses modes de travail.
1. La constitution de ce rapport
Comme d'autres rapports de la Commission Européenne, ce rapport est
très fouillé, très complet à sa façon, et très organisé, sans
doute avec une certaine redondance probablement inévitable dans ce
genre d'exercice.
Le document fait, comme il se doit, un important effort de prospective.
Cependant, il souffre, comme d'autres, de rester très largement
prisonnier des schémas économiques traditionnels, en se cantonnant aux
extrapolations les plus immédiatement prévisibles dans le contexte
du développement de l'informatique et des media de communication.
Il y a donc un risque sérieux, compte tenu de l'extrême rapidité
des changements actuels, d'ignorer des évolutions majeures qui
sortiraient des cadres reconnus du développement économique et de
l'organisation sociale.
Cette faiblesse est particulièrement manifeste dans la liste des
personnes consultées (dans ce document comme dans d'autres), qui,
selon l'
annexe 1B
page 63, se limitent à 5 catégories: représentants des états
membres, des ministres de l'éducation, des utilisateurs
(c'est-à-dire de gros organismes utilisateurs), des
producteurs, et enfin des technologies de l'information et de la
communication.
Toutes ces catégories n'incluent que des responsables de haut
niveau, dont les points de vue sont nécessairement prudents (voire
conservateurs) ou biaisés par leur fonctions. Ce qui est plus grave,
c'est qu'ils n'ont essentiellement aucune expérience directe des
problèmes entièrement nouveaux de la société de l'information, et
que les idées nouvelles ne percolent que lentement jusqu'à eux, et
surtout jusqu'à ce qu'ils en prennent acte. Dans un contexte en
évolution extrêmement rapide, cela peut introduire des décalages
temporels coûteux dans la prise en compte de cette évolution. À ces
décalages s'ajoute la durée de vie du rapport lui-même, qui peut
donc retarder d'autant plus la prise en compte effective de
phénomènes non perçus initialement.
Il est certain que nombre d'utilisateurs de base ont pris
conscience de l'arrivée de ces phénomènes, dont la Toile (World
Wide Web) n'a été que le révélateur, bien des années avant que ce
ne soit pris en compte par les responsables du plus haut niveau.
Ces délais pourraient être réduit en essayant d'élargir
les consultations à des organisations et des individualités plus
susceptibles d'être en prise directe sur l'évolution du sujet
concerné, ne fût-ce que pour identifier des pistes pouvant être sur
le point de s'ouvrir.
Nonobstant l'appel à manifestation d'intérêt lancé en Juin
1995, dont les traces ne sont pas directement identifiables dans le
rapport, il semble que sont notoirement absents de l'étude les
représentants du monde associatif, lié aux nouvelles technologies de
l'information, à l'utilisation des multimédia et à l'enseignement,
que ce soit du coté des producteurs ou des utilisateurs. Pour donner
des exemples concrets, on peut penser que l'
ISOC
(Internet Society) ou
l'
EFF
(Electronic Frontier Foundation), qui sont internationales,
pourraient utilement contribuer au débat, de même que les associations
de l'enseignement, ou les représentants des sociétés savantes. De
plus, il serait bon de consulter des individus en contact direct avec
le terrain, ayant par exemple à leur actif des réalisations
concrètes, ainsi que des intellectuels indépendants connus pour leur
intérêt concernant les sujets étudiés.
Enfin, il semble peu raisonnable de limiter à l'Europe la
consultation des experts. Tout d'abord parce que nous nous privons
ainsi de l'expérience des pays étrangers, notamment les plus
avancés. Nous avons bien sûr leurs propres rapports, mais qui sont
eux-mêmes le résultat d'une percolation et d'une sélection qui leur
a fait prendre de l'âge et élaguer certaines pistes. De plus, il
semble presque inconvenant de parler à plusieurs reprises dans le
document des besoins des pays émergents, alors que l'on ne semble
pas consulter beaucoup de spécialistes représentant ces pays.
2. Les prémisses technologiques
En ce qui concerne le fond du document, et même sans être expert
sur nombre des sujets abordés, on reste cependant frappé par
l'orientation essentiellement marchande de la façon de poser les
problèmes, et donc aussi de les résoudre. La
seconde partie du rapport,
portant sur les recommandations commence par "Pour renforcer
sa position sur le marché du multimédia éducatif [...]" ce qui ne
laisse pas d'inquiéter sur les priorités de la Commission. On aurait
pu préférer exprimer des priorités différentes en commençant par
"Pour renforcer la qualité et l'efficacité du système éducatif par
l'usage des multimédia [...]". Mais cela ne fait que répondre à la
première partie,
qui commence par analyser (?) le marché dans le
chapitre 1
avant d'analyser les besoins dans les chapitres 2 et 3.
Par ailleurs, compte tenu de l'organisation du marché européen
et mondial (dont le rapport est bien sûr conscient) et des rapports
de force défavorables existant sur le plan économique et
culturel, il est difficile de croire que les choses vont évoluer
favorablement, et ce d'autant plus que l'analyse de cette situation
se fonde sur une appréciation discutable des données du
problème.
Ainsi, en page 17,
section 1.1
[L'équipement des familles], il est consternant de
lire l'opposition qui est faite entre " les systèmes dits
"propriétaires" - c'est-à-dire réservés à l'usage
exclusif des logiciels du constructeur" et la "norme
PC-MS/DOS du couple nord-américain IBM-Microsoft, qui domine depuis
lors le marché de la micro-informatique familiale". Passons
sur le détail concernant MS/DOS (et sur le rôle bien
évanescent d'IBM). MS/DOS est maintenant nettement déplacé par
Windows, sans lequel la plupart des logiciels actuellement diffusés
commercialement pour la plate-forme PC sont inutilisables. Cette erreur
témoigne cependant des retards que j'évoquais plus haut. Mais
plus gravement, cette appréciation du contexte technologique, qui
sert presque de prémisse au document et qui est reprise en
plusieurs occasions, accumule un certain nombre d'erreurs
préoccupantes qui appellent quelques remarques.
2.1 Les systèmes propriétaires
Une première remarque est que les systèmes
"propriétaires" fournis par les constructeurs avant
1985 n'étaient nullement "réservés à l'usage
exclusif des logiciels des constructeurs." En fait, il existait
déjà une industrie logicielle indépendante, et la présence
assez généralisée d'Unix permettait le portage des
applications dans des conditions acceptables. On a beaucoup
reproché au système Unix, qui reste à ce jour techniquement
préférable à Windows au moins pour les applications haut de
gamme [19], un certain manque d'uniformité qui entraînait un coût de
portage des applications, et surtout de maintenance de versions
multiples. Cependant ces problèmes ont été maîtrisés
grâce au développement de normes (telle que Posix [11]), d'outils et de techniques adéquats, et
nombres de logiciels complexes sont actuellement disponibles sur les
différentes plate-formes Unix, ce qui contredit les assertions du
rapport sur les systèmes "propriétaires", au moins en ce qui
concerne Unix.
D'autre part, on constate qu'avec le temps, la gamme des systèmes
commercialisés par Microsoft s'étend et se ramifie (DOS, Windows
3.x, Windows9x, Windows NT x.xx), avec parfois des variations
significatives entre versions, et crée, en dépit de l'unicité de la
société éditrice, des problèmes de compatibilité, de portage et
d'héritage du même ordre (sinon pire [22]) que ceux du marché Unix, avec
un avantage commercial évident pour celui qui contrôle l'ensemble,
contrôle quasi totalitaire qui n'existe pas dans le monde Unix.
2.2 Normes, standards et contrôle du marché
Les normes ont un caractère officiel, auquel ne sauraient prétendre
les logiciels de la société Microsoft. Tout au plus pourrait-on
parler de standard de fait, encore que même ce terme est discutable
(sur un plan technique, sinon économique) dans la mesure où ce
standard est non documenté et (délibérément ?) variable comme nous
l'avons indiqué plus haut. C'est même l'objet de nombreux
contentieux entre la société Microsoft et ses concurrents, et un
sujet d'inquiétude plutôt que de satisfaction.
Les systèmes DOS et Windows sont des systèmes
"propriétaires" au même titre que leurs
prédécesseurs, et sans doute plus efficacement dans les
faits. La principale différence est que la situation est
aggravée par leur domination du marché et le contrôle de
standards variables (dont le format Word est un autre exemple), sans
que cela crée un bénéfice dû à l'uniformité. Cela
permet en particulier à la société Microsoft de casser les
tentatives de standardisation qui ne lui conviennent pas
commercialement (par exemple la norme ISO9660 et le standard Rock
Ridge des Cédéroms, ou le langage Java qu'elle étend de
façon compatible uniquement avec le système Windows [2], ou la norme POSIX, implémentée de façon peu
utilisable dans windows NT [12]). Notons
au passage la complicité objective (et peu responsable) de la
Commission Européenne, qui impose à tous l'usage du format
propriétaire Word pour les documents textuels, alors que la
définition de ce format n'est ni stable, ni publiée, et qu'il
existe d'autres formats plus universels, et compatibles avec Word,
comme RTF.
2.3 Dangers de l'uniformité, et solutions alternatives
L'unicité du système d'exploitation n'est pas nécessairement une
bonne chose. Les principes écologiques s'appliquent en ce domaine
comme ailleurs, et la variété est un facteur de stabilité (en
évitant la répétition universelle d'erreurs ou de faiblesses
potentiellement catastrophiques) et aussi un facteur de
progrès. S'en remettre à une solution unique et universelle peut
donc présenter des risques à moyen et à long terme et augmente la
vulnérabilité du tissu informatique. À cet égard, il semble
déraisonnable de ne pas considérer également les systèmes
d'exploitation alternatifs, ne serait-ce que pour maintenir une
situation de concurrence dont on clame la nécessité partout
ailleurs. L'une des alternatives est bien sûr la plate-forme Macintosh
de la société Apple, largement utilisée pour l'enseignement aux
États-Unis, selon le rapport, encore que cette information commence à
dater. Une alternative plus Européenne est la plate-forme
Linux
[10], une
variante "non-propriétaire" d'Unix, dont la croissance au cours des
deux dernières années dépasse celle de Windows NT, et déplace de
leurs marchés les Unix commerciaux. Ceci explique l'apparente baisse
d'Unix dans les statistiques, qui ne prennent en compte que les
logiciels commerciaux. Avec environ 5 millions d'installations [3],
Linux représente un marché comparable à celui de la plate-forme
Apple, mais avec une croissance bien plus forte.
2.4 Indépendance technologique et libre concurrence
Le développement de contenus spécifiques d'une seule
plate-forme, nord-américaine, et accessibles uniquement par des
logiciels propriétaires, représente un danger certain pour le
développement des industries de l'information en Europe. En effet,
l'absence d'un marché des contenus (Cédéroms en particulier)
utilisable sur une plate-forme est pratiquement une condamnation de
celle-ci. Or les logiciels d'accès aux contenus (généralement
codés) sont quasiment tous propriétaires et les sociétés
qui les commercialisent n'ont que peu d'intérêt économique
à développer des variantes sur les plate-formes les moins
répandues, renforçant par la même la plate-forme dominante. De
plus les développeurs des nouvelles plate-formes n'ont en
général ni les moyens, ni surtout les autorisations ou les
informations nécessaires pour réaliser eux-mêmes ces
adaptations. Ce problème est d'autant plus aigu que la politique
de la CE est d'encourager et de protéger les dispositifs techniques
de protection des copyrights (déjà protégés par des
dispositifs légaux), qui sont autant d'obstacles à la
portabilité. La protection excessive des logiciels est un autre
facteur aggravant, dans un contexte où la publication des interfaces
fonctionnels n'est pas obligatoire.
En outre, l'histoire récente a montré que le contrôle des
plate-formes est un avantage compétitif considérable en ce qui
concerne le marché des applications qu'elles supportent.
Dans l'état actuel des choses, on s'achemine donc vers une
situation de blocage donnant un contrôle économique et technologique
exorbitant à la plate-forme système dominante (Windows/Microsoft), et
il semble urgent que la CE étudie le moyens de maintenir ouverture et
concurrence dans ces domaines.
3. Les voies alternatives
Une autre remarque, qui apparaît en page 101, dans
l'annexe 12, après la Recommandation 4, contient des erreurs
factuelles et appelle plusieurs remarques. Il y est indiqué que
"une autre voie à explorer est celle de la création de bases
de données coopératives de logiciels éducatifs "de domaine public",
c'est à dire utilisables sans paiement de droits d'auteurs et
développés par des enseignants ou des formateurs".
On ne peut bien sûr que souscrire à cette recommandation, en
regrettant que cet aspect des choses n'ait été cité dans les
recommandations du document principal que pour en minimiser
l'importance, dans une simple note
(numéro 50) de la
section 6.3.C,
au bas de la page 56.
Les auteurs du rapport semblent tellement préoccupés par les
aspects marchands et industriels, qu'ils en deviennent presque
incapables de prendre en compte sérieusement les sources émergentes
de création de richesses qui ne rentrent pas dans leurs schémas.
Tout d'abord, il faut noter que contrairement à ce que sous-entend
le rapport, la gratuité d'une ressource n'a que fort peu à voir avec
l'appartenance au domaine public. Nul ne saurait, par exemple,
prétendre que le logiciel gratuit
Internet Explorer
[21]
appartient au
domaine public. La société Microsoft est d'ailleurs très explicite
sur ce point dans ses "terms of use" [4]. En fait, dans les
technologies de l'information, il existe d'abondantes ressources de qualité,
utilisables gratuitement, mais qui ont des statuts juridiques
extrêmement variables. Il s'agit là d'un phénomène nouveau,
essentiellement lié au développement des biens immatériels, et qui
mériterait une analyse officielle plus approfondie. Il faut rester
très attentif à la nature de ces statuts juridiques dans la mesure
où ils peuvent lier les utilisateurs de ces ressources, et surtout,
s'ils n'y prennent garde, lier les nouvelles ressources qu'ils en
dérivent. Le fait que la référence au "domaine public" soit
peut-être une erreur de traduction ne change rien à l'importance du
phénomène qui est ignoré par le rapport.
Ce phénomène est encore peu perceptible dans le domaine des
logiciels éducatifs, mais déjà considérable dans celui des
logiciels généraux, et il serait bon d'examiner l'évolution dans ce
dernier contexte pour avoir une idée des problèmes et des
possibilités dans le contexte des logiciels éducatifs.
Sans entrer dans une discussion de détail, il faut noter que
nombre de ressources gratuites sont munies de copyrights, qui peuvent
en limiter l'utilisation. Par ailleurs, une ressource originellement
gratuite peut tout d'un coup devenir payante, et tenter ainsi de tirer
profit d'une communauté d'utilisateurs devenue captive. Cela s'est
vu dans le passé avec l'Unix de ATT, et plus récemment sur
d'autres produits [20].
Le "dumping" est difficile à établir dans le
cas de biens immatériels, mais il est peu vraisemblable que la
distribution gratuite du logiciel
Internet Explorer
[21]
relève de la
philanthropie. Il peut aussi arriver qu'une ressource gratuite pour
certaines catégories d'utilisateurs ne le soit pas pour d'autres, et
impose cette différence aux ressources dérivées par des
auteurs secondaires.
Alternativement, on trouve de plus en plus de ressources, dites
"libres" (dont des systèmes d'exploitation complets) munies de
copyrights et de licences (gratuites) d'utilisation dont le but est de
protéger la gratuité et le libre accès à la ressource (par
exemple la licence dite
GPL
[5]). Établies dans
l'intérêt des utilisateurs finals, ces licences peuvent parfois
limiter l'usage des ressources pour des créations ou des activités
commerciales.
Il est dommage, au regard de la généralisation actuelle de
ces types de protections qui visent à défendre l'intérêt
de l'ensemble du public (sociétés, administrations ou
particuliers), qu'ils soient totalement ignorés par le
rapport. C'est d'autant plus dommage quand l'on constate
régulièrement que les responsables sont trop souvent ignorants
des différences légales et opérationnelles entre logiciel
commercial, partagiciel (shareware), logiciel gratuit, et logiciel
libre, ignorance qui n'est que partiellement due à l'ambiguïté du
mot anglais "free", qui signifie à la fois libre
et gratuit.
Le rapport fait peu de cas des contributions bénévoles, qui
n'apparaissent pratiquement, du point de vue des recommandations, que
dans la
note 50, au bas de la pge 56, juste avant la conclusion, et en
en minimisant l'intérêt : "[...] oeuvres qui n'ont pas une valeur
économique importante [...]". Et pourtant tout indique qu'il peut y
avoir là un gisement de richesses et d'innovation, profitable pour la
société, même s'il ne passe pas par les canaux commerciaux de
production. Un premier indice est donné par l'analyse de la situation
faite dans la première partie du rapport. Cette analyse indique en
page 29 (dernier paragraphe de la section intitulée "Des logiciels
éducatifs encore peu nombreux" du
chapitre 2.1, et
note 42 en page 29), que la
création non marchande a été effective dans les pays nordiques, et
que le phénomène est également fréquent au niveau universitaire
(pages 31-32, section intitulée "L'université : entre offre et
demande" du
chapitre 2.2)
un peu partout dans le monde. Un autre indice est la considérable
production de ressources libres, souvent très innovantes, dans les
domaines où les potentialités de bénévolat et les
conditions de son développement sont plus anciennes : création
de logiciels (considérable en qualité, quantité et envergure)
et numérisation d'ouvrages culturels (
Projet Gutenberg [14],
Association des Bibliophiles Universels [
13],
...)
La création pédagogique non marchande est critiquée pour sa
faible interactivité. Cela appelle plusieurs remarques :
-
tout d'abord ce n'est pas nécessairement une haute technicité,
et la mise en oeuvre de technologies complexes qui fait la qualité
pédagogique d'une contribution. Les chefs d'oeuvre du cinéma (un
domaine qui est de plus en plus proche) sont rarement des
superproductions à gros budget, mais plutôt l'expression d'un auteur
ayant une passion, quelque chose à dire et une bonne maîtrise de son
sujet et de ses moyens, si simples fussent-ils.
-
ce qui freine cette production bénévole, en quantité ou en
technicité, est souvent tout simplement le manque de moyens. Les
difficultés
du serveur
Mômes
en France en sont un exemple typique [9].
Les
enseignants prêts à contribuer bénévolement devraient en plus
acquérir eux-mêmes les outils de création, par ailleurs fort chers!
Une politique, parallèle à celle préconisée pour la formation à la
mise en oeuvre des moyens pédagogiques nouveaux, pourrait instituer
une formation à la création de ces outils pédagogiques et à
l'utilisation des (méta-)outils de création. Accompagnée d'une mise
à disposition de ces outils de création dans les établissements,
cela ferait sans doute éclore une création plus abondante, bénévole
ou en collaboration avec des éditeurs commerciaux.
-
la production bénévole, réalisée sans contraintes a priori de
culture d'entreprise, de pressions politico-culturelles, de délais, ou
de marché, a beaucoup plus de capacité d'expérimentation et
d'innovation, pour peu que les moyens minimaux lui soient donnés. Il
ne faut pas oublier que nombre d'auteurs créent par passion, et ne
savent pas toujours le faire dans un contexte marchand [15].
Il est donc important de développer des outils de création
puissants et conviviaux, directement utilisables sans contraintes ni
coût excessif par les acteurs de terrain, qui sont souvent plus
innovants que les grosses structures et représentent en fait une
masse créative bien supérieure. De plus la création
bénévole ne peut que dynamiser la création marchande et la
rendre plus concurrentielle au niveau international. Un exemple
typique est l'utilisation des logiciels libres de la Free Software
Fondation par des PME de haute technologie [16].
Nous ne saurions bien sûr prétendre que l'ensemble des produits du
bénévolat est de haute qualité. Mais, même si la qualité moyenne
est médiocre, la masse des contributions est telle qu'il en émerge
d'excellents produits. L'expérience acquise dans le monde du logiciel
montre en outre que la concurrence dans le secteur bénévole est
souvent aussi efficace, et sélective, que dans le secteur marchand.
Par exemple l'implémentation des processus légers pour le système
d'exploitation Linux, résulte d'une sélection entre 12
développements concurrents, tous bénévoles [17].
Il est clair, cependant que les auteurs du rapport ne croient pas
aux potentialités du secteur bénévole, en dépit des
indices positifs mentionnés plus haut. On peut effectivement
objecter que d'autres facteurs sont à considérer, comme
l'entretien des ressources créées, la coordination et la diffusion
de l'information, la diffusion des ressources, etc. Ces même
objections sont couramment émises en ce qui concerne les logiciels
dits libres, qui sont également créés de façon
bénévole et dont l'utilisation industrielle impose des
contraintes encore plus fortes. Or l'expérience prouve que ces
logiciels ont un succès croissant, par leur qualité, mais surtout
parce que l'on a su mettre en oeuvre des mécanismes originaux
[6]
pour prendre ne compte les contraintes d'utilisabilité et de
crédibilité. Et ce succès se traduit par une plus grande
indépendance culturelle et technologique, et de plus par le
développement d'activités économiques nouvelles dans la
distribution et la maintenance et par un avantage compétitif pour
les PME innovantes.
[7].
L'accès à l'éducation ne se fait pas que dans les enceintes
scolaires, et le rapport souligne ce point à plusieurs reprises, sous
des formes diverses, même si page 22,
chapitre 1.4, la section
intitulée "Élargir les marchés par la continuité des usages"
semble indiquer des préoccupations plus marchandes qu'égalitaires ou
humanistes.
De fait, comme le souligne
l'Annexe 3, qui confirme d'autres études
sur l'EAO, l'utilisation des multimédia est pour une grande part un
acte individuel qui, soit requiert un équipement scolaire bien
au-delà de ce qui est envisagé dans un futur proche, soit demande
que les apprenants disposent de l'environnement nécessaire à titre
personnel. Cela est de plus en plus le cas en ce qui concerne
l'équipement de base, mais les logiciels commerciaux restent
extrêmement onéreux, trop pour la plupart des gens. Un
développement plus important, et parfaitement réalisable, de
ressources pédagogiques libres permettrait de résoudre au moins
partiellement ce problème, et de rétablir une situation plus
égalitaire en ce qui concerne l'accès à l'éducation et à la
culture, conformément au souhait de la Résolution du Conseil des
Ministres de l'Éducation du 6 Mai 1996 (Annexe 5) qui souhaite "[...]
renforcer la cohésion sociale en garantissant une égalité d'accès
aux utilisateurs, [...]".
En fait ce problèmes des coûts existe aussi, de façon
aiguë, pour les établissement d'enseignement et de recherche. Le
rapport, en plusieurs occasions, suggère d'encourager une pratique
courante qui est d'obtenir par divers moyens des baisses de tarifs sur
l'ensemble des prestations et des équipements. De telles pratiques
sont au contraire condamnables, en particulier sur le plan éthique,
et tout spécialement en ce qui concerne les établissements
scolaires. En effet :
-
les baisses de tarif obtenues encouragent les établissements à
faire usage de ressources plus chères, et qui seront donc d'autant
moins accessibles à titre personnel aux plus défavorisés des
apprenants.
-
les choix des établissements en matière d'environnements
informatiques ne sont pas innocents, car au travers de l'enseignement
ils forment les habitudes, les réflexes, et les choix des futurs
professionnels, ou tout simplement des consommateurs actuels, que sont
aussi les apprenants. Ces choix assurent donc la promotion des
produits et des marques utilisés. En d'autres termes, les tarifs
avantageux consentis aux établissements d'éducation ne sont que des
placements promotionnels particulièrement rentables.
-
les établissements d'enseignement doivent veiller à maintenir une
diversité dans les outils de formation, non seulement par souci
d'impartialité, mais pour éviter une sclérose du savoir résultant
d'une uniformité des formations et d'une préparation trop
immédiate aux outils technologiques du moment, dont la pérennité est
généralement faible.
Une approche moins marchande des équipements scolaires, outre
qu'elle favoriserait une plus grande égalité d'accès à
l'éducation, rétablirait une éthique d'impartialité vis-à-vis du
contexte économique, qui devrait être une obligation pour tout
service public. Cela pourrait être favorisé, tout simplement, par
une utilisation aussi systématique que possible de ressources libres
(et non pas simplement gratuites et attachées à une société).
Cette approche est d'autant plus réalisable en ce qui concerne les
équipements logiciels de base qu'elle est déjà pratiquée par un
nombre considérable d'établissements de recherche et par certains
établissement scolaires en dépit de politiques officielles hostiles
et inconsidérées. Enfin ce serait une réponse simple, rapide, et
maximale, à la recommandation No 5, alinéa (a), qui souhaite le
développement de plate-formes bon marché pour l'éducation et le
grand public.
Notons de plus qu'en ce qui concerne la formation aux technologies
logicielles, les logiciels libres, dont les codes sources sont
disponibles, sont un instrument irremplaçable [18] d'enseignement et
de recherche. Une mainmise totale de l'industrie, qui pratique
systématiquement le secret, entraînerait nécessairement la
disparition d'un enseignement concret et d'une recherche
indépendants, surtout dans le contexte quasi-monopolistique qui tend
à prévaloir.
3.4
Les besoins des pays émergents
Le rapport mentionne, notamment dans la recommandation No 7, la
nécessité de "répondre aux besoins des pays en développement". Ce
souci, louable, est peu crédible par les canaux traditionnels, si
l'on considère que le rapport lui-même souligne (page 28, chapitre
2.1, section intitulée "Des logiciels éducatifs encore peu
nombreux") que les petits pays européens rencontrent eux-mêmes des
difficultés liées à l'étroitesse de leur marché. Dans ces
conditions, on a du mal à croire que le programme INCO du
chapitre 5.4
peut répondre efficacement aux besoins à un coût raisonnable, et
surtout dans des conditions durables, que ce soit par des créations
nouvelles et indépendantes (ce qui semble économiquement absurde),
où par l'adaptation de produits commerciaux. Ces produits sont
nécessairement contrôlés par la société propriétaire, et leur
maintenance future, sans aide financière, sur un marché
économiquement faible, semble problématique.
Il n'en va pas de même en ce qui concerne la plupart des
ressources libres, dont les versions ultérieures restent
obligatoirement libres, et qui peuvent être adaptées à divers
environnements culturels par des compétences locales, sans
redevances, pour peu que leur architecture ait été prévue
pour une localisation facile [8].
4
Conclusion
Une meilleure appréciation du contexte technologique, des
ressources existantes et des phénomènes sociétaux
émergents, pourrait peut-être permettre d'envisager des solutions
alternatives, plus à même de résoudre nombre de problèmes
évoqués dans le rapport, en ce qui concerne le développement
de l'emploi, la maîtrise technologique, l'indépendance
culturelle, une créativité accrue et une plus grande
égalité d'accès aux ressources éducatives, pour une Europe
des hommes et des cultures.
Les points de vue exprimés dans ce commentaire sont peut-être
discutables. Encore conviendrait-il qu'ils soient discutés, et que
les alternatives, très réelles, que nous évoquons soient au moins
considérées et analysées par les instances responsables. avec le
même soin que les solutions marchandes, qu'elles sont d'ailleurs
susceptibles de compléter et de dynamiser.
Références
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dans les langues de la Communauté.
http://www2.echo.lu/mes/en/report796.html
-
Microsoft propose de développer en Java... pour Windows,
C.D. (Cyril Dhénin), Le Monde Informatique, 20 Juin 1997, p.15.
-
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Bradley J. Fikes,
Computer Retail Week, N. 168, 28 Avril 1997.
http://www.techweb.com/se/directlink.cgi?CRW19970428S0036
-
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Microsoft, 2 Mai 1997.
http://www.microsoft.com/misc/cpyright.htm
-
GNU General Public License (GPL),
Free Software Foundation, Juin 1991.
http://www.fsf.org/copyleft/gpl.html
-
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http://www.ccil.org/~esr/writings/cathedral.html
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(en préparation)
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http://i44www.info.uni-karlsruhe.de/~drepper/conf96/paper.html
-
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ISOC-France, http://www.isoc.asso.fr/Documents/Actu97/momes1.htm
-
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http://opera.inrialpes.fr/linux/mdw/hmirrors.html
-
POSIX - Part 1: System Application Program Interface, IEEE Std 1003.1-1990, ISO/IEC 9945-1, 1990.
POSIX - Part 2: Shell and Utilities, IEEE Std 1003.2-1992, ISO/IEC 9945-2, IEEE, 1993.
-
Porting UNIX to Windows NT
David G. Korn,
USENIX 1997 Conference
Anaheim, CA, January 1997.
http://www.research.att.com/sw/tools/uwin/winnt.ps
-
Association des Bibliophiles Universels,
http://cedric.cnam.fr/ABU/
-
Project Gutenberg
ftp://uiarchive.cso.uiuc.edu/pub/etext/gutenberg/index.html
-
Studies Find Reward Often No MotivatorAlfie Kohn,
Boston Globe, 19 Janvier 1987.
http://www.naggum.no/motivation.html
-
Article reprenant les thèses
du livre de l'auteur: "No Contest: The Case Against Competition",
Houghton Mifflin Co., Boston, MA. ISBN 0-395-39387-6.
-
CHORUS/ClassiX r3.1 for x86/Pentium Family,
http://www.chorus.com/Products/Briefs/classix-x86.html
Un exemple d'offre commerciale incluant un logiciel libre,
le compilateur GCC, de la société
Chorus System.
-
Linux Threads Frequently Asked Questions (FAQ), Sean Walton,
10 Octobre 1996.
http://www.globenet.it/~ermmau/Threads/
-
voir Linux Threads Packages
http://www.globenet.it/~ermmau/Threads/ThreadLibs.html
-
Linux for Research and Teaching of Operating Systems,
Victor Yodaiken,
First Conference on Freely Redistributable Software,
Cambridge, MA, 3-5 February 1996.
http://ladron.cs.nmt.edu/~yodaiken/articles/freesoft.ps.gz
-
HP hedges its bets with Windows NT, Uwe Harms,
Primeur,
August 1997.
http://www.hoise.com/articles/UH-PR-08-97-2.html
-
Un shareware pas assez cher, Francois Nicaise, dans
Courrier des Lecteurs, PC Expert, N. 62, page 19, Juillet 1997 :
"... Notre principal logiciel (Smart Cleaner) [...] est passe du
statut de freeware a celui de shareware ..."
-
Internet Explorer Products Download, Microsoft Corp.,
2 octobre 1997.
http://www.microsoft.com/ie/download/
-
Tricks &ers; Traps - Ask Dr. Bob Your NT Questions,
Bob Chronister,
Windows NT magazine, January 1996 :
"If a machine is on the HCL for NT 3.5, that doesn't imply that the
machine will run later versions of NT."
http://www.winntmag.com/issues/jan96/askdrbob.htm
Note :
les logiciels libres, évoqués à plusieurs reprises dans ce
document, font actuellement l'objet d'une étude de l'auteur, qui
inclura plus de références, bibliographiques et autres, concernant
les diverses questions considérées ici.
Juillet 1997,