L'ENQUÊTE
| LES AVENTURES
DE LINUX, LE PINGOUIN AUX OEUFS D'OR |
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Linux bouscule les modèles économiques des géants
de linformatique. Le logiciel gratuit à leffigie
du pingouin a donné naissance à des « start-ups
» florissantes. Malgré quelques glissades.
Par Emmanuel
Paquette
(25/02/2000)
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DÉMONTAGE
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Ils se sont risqués dans le "linux-business"
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Corel.
Lentreprise canadienne
éditrice de logiciels se positionne sur le monde
Linux. A lannonce de la sortie de son système
dexploitation Linux Corel, le titre a enregistré
une forte progression, atteignant son plus haut depuis
un an (39,25 dollars, contre 2,19 dollars le 23 mars
1999). « Nous voulons vendre nos applications
bureautiques sous Linux en permettant une compatibilité
totale avec les logiciels Microsoft », explique
Derek Burney, vice-président chargé de
lingénierie.
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Red
Hat.
Lentreprise américaine est la première
société Linux à être
entrée en Bourse, en août 1999. Constituant
une des distributions de Linux les plus établies,
son logiciel est totalement gratuit et téléchargeable
sur le site Web. Se rémunérant sur
les services déployés autour du
système dexploitation Linux, Red
Hat compte de nombreux concurrents : SuSE, Caldera,
TurboLinux, Debian, MandrakeSoft et bien dautres,
qui ne cachent pas leur souhait dentrer
en Bourse dès cette année.
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Andover.net.
Le portail dédié à
la communauté des développeurs
Linux a connu une forte progression de
son titre le premier jour de cotation.
Depuis, le cours de laction a chuté,
avant le rachat début février
par le constructeur de
serveurs sous Linux, VA Linux. Tirant
une grande part de ses revenus de la publicité
sur les sites du portail, Andover accueille
plus de 2 millions de visiteurs par mois.
Un modèle économique que
suivent dautres portails Linux tels
que Tucows.com, ou Linux-IPO.com.
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VA
Linux.
Lentreprise dirigée par
Larry Augustin commercialise des serveurs
équipés du système
dexploitation Linux. Le titre
sest effondré après
avoir enregistré la plus forte
progression dune valeur dans
lhistoire du Nasdaq
(+ 698 % en un jour). Désormais,
lentreprise doit faire face
aux concurrents puissants que sont
les fabricants de PC tels Dell, Compaq
et, maintenant, IBM.
Ces derniers offrent des serveurs
équipés de versions
de Linux développées
par Red Hat, SuSE ou TurboLinux.
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Barbes
hirsutes, tee-shirts délavés, chevelus habillés
en jeans et baskets tous réunis autour dun même
idéal de liberté et de partage... Début février,
le salon LinuxWorld à New York, qui célébrait
le système dexploitation à leffigie du
pingouin, avait les apparences dun Woodstock urbain. Mais
les babas cool se pressaient pour assister à des conférences
aux titres sans équivoque : « Pourquoi Linux bouscule
le marché et comment en profiter ? », « Comment
faire de largent avec Linux ? », ou « Sexe, amour
et Linux : libre ne veut pas dire gratuit ».
Après avoir débuté
comme une curiosité technique et culturelle, le système
dexploitation qui remet en cause la domination de Microsoft
est aujourdhui un phénomène commercial majeur.
Ce succès est dautant plus paradoxal que Linux appartient
à la famille des logiciels libres. Copiable à volonté,
modifiable à loisir grâce à son code source
accessible à tous, il présente la particularité
dêtre la plupart du temps gratuit. Dérivé
du logiciel Unix créé en 1969, Linux fut lancé
22 ans plus tard par le Finlandais Linus Torvalds.
Devant une foule de développeurs surexcités, ce dernier
se souvient : « Le système Unix a rapidement pâti
dun problème de fragmentation en raison des diverses
moutures du logiciel non compatibles entre elles. Avec Linux, nous
voulons éviter un tel problème tout en permettant
à divers systèmes dérivés de Linux de
vivre en harmonie. » Crépitement dappareils photo,
hourras dans la foule. Linux est le dieu des développeurs,
et Linus est son prophète.
Aujourdhui, le terrain de prédilection de ce système
reste les serveurs, ces machines aux multiples usages qui peuvent
héberger des sites Internet, des bases de données,
un système de messagerie, etc. Selon une récente étude
du cabinet de conseil International Data Corporation (IDC), Linux
représenterait un quart du marché des systèmes
dexploitation pour serveurs, derrière Windows NT de
Microsoft, qui en détient plus dun tiers. « Par
contre, sur le marché des PC de bureau, Linux détenait
3,9 % du marché en 1999, très, très loin derrière
Windows et ses 87,7 % », remarque Al Gillen, consultant à
IDC.
La gratuité
séduit les boursiers
Sur le marché des serveurs
sous Linux, Red Hat ouvrait le bal des introductions boursières,
en août 1999. Lentreprise voyait son titre gagner 256
% le jour de son entrée au Nasdaq. Cinq mois plus tard, Andover.net,
portail entièrement dédié au logiciel libre,
profitait à son tour de cet engouement en affichant, dès
le premier jour de cotation, une progression de 250 %. A la fin
de lannée dernière, Cobalt Networks et VA Linux,
deux entreprises qui livrent des serveurs équipés
du système dexploitation clefs en main, ont vu leurs
cours progresser respectivement de 482 % et de 698 % dès
leur introduction.
Pourquoi ces valorisations autour dun logiciel en principe
gratuit ? Le marché des serveurs dédiés ouvre
des perspectives alléchantes : selon Dataquest, il devrait
passer de 2,2 milliards de dollars en 1999 à 15,8 milliards
en 2003. En second lieu, si le logiciel est gratuit, les services,
eux, ne le sont pas (assistance technique, manuel dutilisation,
CD dinstallation, etc.).
Ensuite, les entreprises se sont spécialisées dans
divers domaines dapplication de Linux (voir les encadrés).
« Ces entreprises offrent un système dexploitation
comme véhicule pour vendre autre chose, explique Bernard
Lang, secrétaire de lAssociation francophone des utilisateurs
de Linux et des logiciels libres (Aful). Et, pour se différencier
et vendre leur système dexploitation, elles ont besoin
dune marque forte. »
Du marché des serveurs aux terminaux embarqués
Red Hat illustre parfaitement ce principe. Casquette rouge et chaussettes
assorties, le tout sur un costume noir, Bob Young, son président,
est dabord le premier représentant de sa marque : il
la « vendue » aux analystes et aux journalistes,
il doit maintenant convaincre les développeurs de venir sur
le Linux Business. « Les choses bougent très vite sur
le marché. Si vous maviez dit il y a un an quon
allait lever tant dargent, jaurais pensé que
vous aviez fumé. » Rires dans lassistance. Mais
lair décontracté et aimable du président
de Red Hat ne doit pas faire oublier que lentreprise est leader,
avec 52 % du marché dans les serveurs aux Etats-Unis. Après
le rachat de Cygnus en novembre dernier, pour 674 millions de dollars,
Red Hat se positionne désormais sur les nouveaux terminaux
(agendas électroniques, boîtiers numériques
pour télévision, téléphones mobiles,
etc.). « Nous travaillons aujourdhui avec Netscape,
lance Bob Young, mais je ne peux pas dire encore sur quoi. »
On peut penser que les deux sociétés tentent de développer
un navigateur Internet pour Linux adapté aux nouveaux types
dappareils embarqués.
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PARCOURS
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Au fait,
que devient le père de Linux ?
: Linus Torvalds
a intégré une start-up de la Silicon Valley,
Transmeta, pour travailler sur un projet top secret. La
firme, qui compte parmi ses investisseurs le cofondateur
de Microsoft, Paul Allen, et le financier George Soros,
a annoncé fin janvier la sortie dun nouveau
processeur. Nom de code : Crusoe. Cette puce, compatible
avec nimporte quel système dexploitation,
se compose dune partie matérielle et dune
partie logicielle. Le processeur analyse les besoins de
lutilisateur pour maximiser lautonomie de la
machine.
Transmeta
se positionne ainsi sur le marché de laccès
mobile à Internet (ordinateurs portables, agendas
électroniques, téléphones mobiles...).
Le kit de développement fourni aux fabricants était
sous une version Linux (Debian), et lentreprise dirigée
par Dave Ditzel fera produire la puce par IBM. Elle devrait
être commercialisée dès cet été.
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A quelques pas du stand Red Hat,
Caldera, société spécialisée dans les
solutions Linux pour serveurs, vise aussi le marché de lembarqué.
Via sa société sur Lineo, filiale de Caldera
Systems, lentreprise a signé un accord avec Everybook
au mois de février afin de commercialiser un livre électronique
fonctionnant sous Linux et équipé dun navigateur
Internet. « Avec un chiffre daffaires de 4 millions
de dollars en 1999 en hausse de 350 % , nous allons
nous introduire en Bourse dès cette année »,
note Benoy Tamang, vice-président du marketing de Caldera.
Lallemand SuSE, dont le stand est contigu à ceux des
deux entreprises américaines, nest pas en reste. La
société se proclame leader sur le marché des
serveurs en Europe et compte, elle aussi, entrer en Bourse cette
année. Après les Etats-Unis et lEurope, le marché
asiatique est lui aussi très friand du système dexploitation.
Une autre société, TurboLinux, y est déjà
très fortement implantée, notamment en Chine et au
Japon (Pékin a toujours affiché sa préférence
pour un logiciel tel que Linux, pour des raisons idéologiques
évidentes). Plusieurs distributeurs de lempire du Milieu
ont même annoncé que les ventes du système dexploitation
TurboLinux 4.0 ont dépassé celles de Windows 98 pour
la période daoût à décembre 1999.
En janvier, la firme a levé 57 millions de dollars auprès
de 20 entreprises différentes, dont des fabricants dordinateurs.
Les Français sont aussi dans la course. MandrakeSoft, qui
affirme vendre plus de logiciels Linux sur le marché américain
que Red Hat, veut profiter de cette engouement. « Chaque semaine,
nous recevons des appels téléphoniques et des courriers
de particuliers qui veulent réserver des actions de notre
société», note Frédéric Bastok,
responsable du développement. Contrairement à ses
homologues Caldera et SuSE, MandrakeSoft (comme la start-up Eazel,
créée par danciens responsables dApple
et AOL) vise en priorité le marché des ordinateurs
grand public. Et le développement de plus en plus rapide
des logiciels sous Linux semble leur donner raison : Corel va commercialiser
une suite bureautique sous Linux au mois davril, Loki a porté
une vingtaine de jeux sous Linux, IBM et Lernout & Hauspie ont
développé leur logiciel de reconnaissance vocale pour
ce système.
Le défi du marché grand public
Devant une foule de développeurs conquis, Larry Augustin,
président de laméricain VA Linux, expose sa
vision de lavenir : « Ce logiciel libre est votre système
dexploitation. Il est supérieur aux logiciels propriétaires,
car il est très stable, et, nappartenant à personne,
il bénéficie de lapport technique de chacun
dentre vous. » Mais est-ce à dire que tout va
pour le mieux dans le meilleur des mondes Linux possibles ? Pas
tout à fait. En début dannée, VA Linux
a vu sa capitalisation boursière sécraser aussi
violemment quelle sétait envolée auparavant
( 52,5 %). Cest aussi le cas de Cobalt Networks (
39 %) ou dAndover.net ( 65 %). Leurs modèles
économiques, aujourdhui concurrencés par les
géants tels que Dell, Compaq ou IBM, ne semblaient plus convaincre
les investisseurs.
Seul point de différenciation entre les sociétés
Linux et les fabricants de PC : la proximité vis-à-vis
de la communauté des programmeurs. Et il a suffit que Larry
Augustin annonce le rachat du portail Andover.net par son entreprise
pour que les cours boursiers des deux sociétés retrouvent
des couleurs (+ 77 % pour Andover, + 28 % pour VA Linux). En effet,
Andover enregistre en moyenne 2,4 millions dutilisateurs par
mois et, grâce à son site dinformation Slashdot
et à son site Freshmeat destiné aux programmeurs,
il fait figure de Yahoo! du monde Linux.
Autre ombre au tableau : certaines entreprises qui nexistaient
pas il y a seulement un an comptent entrer en Bourse cette année.
Le cas le plus surprenant est sans doute celui de laméricain
LinuxOne. Fondé en mars 1999, cette société
a déposé son dossier dentrée en Bourse
en septembre, alors quelle navait pas encore commercialisé
de produits et navait pas de clients. En outre, elle utilise
la version de Linux développée par la société
française MandrakeSoft. « Il est de bonne guerre de
prendre une version développée par un concurrent,
explique Bernard Lang. Mais si on sen empare, cest pour
y apporter quelque chose de nouveau. Mais dans le cas contraire,
on sattire les foudres des programmeurs. »
Malgré ces quelques dérapages, Linux sest forgé
une légitimité économique. Mais la sortie de
Windows 2000 sur les serveurs pourrait freiner son développement.
A moins que la firme de Redmond ne succombe, elle aussi, aux charmes
du pingouin. Suite à la fusion entre léditeur
de logiciels canadien Corel et Inprise/Borland, spécialiste
des outils et des services pour Internet, Microsoft qui détenait
10 % du capital dInprise se retrouvera à la
tête de 4 % du capital de Corel. Mieux, Bill Gates lui-même
a affirmé sur Bloomberg TV, fin février, que le code
source de Windows serait rendu public et mis à la disposition
des concurrents, qui pourraient commercialiser leur propre version
de Windows. Rumeur démentie par le groupe de Redmond.
Reste que lavenir de la révolution Linux se jouera
à la Bourse. Et son succès dépendra de sa capacité
à simposer auprès du grand public. Les babas
cool sont en passe de troquer leur tee-shirt contre un costume-cravate.
emmanuel.paquette@groupe-expansion.com
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