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Le point de vue de GÉRARD GIRAUDON Il est facile d'opposer le modèle du
logiciel « libre », supposé généreux et gratuit, et le modèle du
logiciel « propriétaire », supposé cynique et marchand. Vieux débat des
Modernes et des Anciens ! Aujourd'hui, l'utilisation du logiciel par
l'ensemble des acteurs économiques (pouvoirs publics, entreprises,
individus) constitue une donnée nouvelle et essentielle de notre
économie. Tournant majeur de notre temps, le logiciel est devenu objet
de notre quotidien, conséquence de l'émergence de la société numérique
et des nouveaux modèles d'interaction qui l'accompagnent. Dans ce
contexte, le logiciel libre et ouvert prend sa place aux côtés du
modèle « propriétaire ». L'informatique
doit être comprise tout à la fois comme une science, une technologie et
une industrie. Dans le monde scientifique, l'« open source » n'a rien
de neuf. En amont de la chaîne, le logiciel est porteur de connaissance
; il est donc naturel que l'ensemble de la communauté des chercheurs y
ait accès. En aval, confrontées aux défis de productivité, de
performance et de sûreté de fonctionnement de systèmes informatiques de
plus en plus complexes et interdépendants, les entreprises (PSA, EADS,
EDF *) et l'administration (Gendarmerie nationale, ministère de
l'Economie) témoignent d'un intérêt croissant pour les logiciels libres
et ouverts. Elles y cherchent des solutions à leurs défis en ayant
clairement conscience que ces solutions doivent se fonder sur des
standards ouverts, sur l'interopérabilité des applications et sur la
réutilisation maximale des briques technologiques. Ces dernières
caractéristiques sont d'autant plus aiguës que les technologies portent
sur les « commodités », c'est-à-dire sur ce qui est nécessaire au plus
grand nombre. Il devient alors profitable pour les entreprises, même
concurrentes, de mutualiser les savoirs et les savoir-faire. Là se
situe la légitimité du « libre » dans une économie complexe. Sa
nécessaire professionnalisation - modalités de développement,
gouvernance des écosystèmes, sécurité juridique, etc. - correspond à
cette demande croissante des acteurs économiques, dont
l'interdépendance s'intensifie dans une économie de services. Il faut
donc admettre que le logiciel libre et ouvert ne se résume pas à la «
résistance » contre l'hégémonie des acteurs du logiciel dit
propriétaire, mais qu'il est devenu un acteur de l'économie de nos
sociétés modernes. La diffusion de
savoirs et savoir-faire, donc de logiciels libres et ouverts, a trois
conséquences immédiates et profondes. Elle accélère le transfert de
technologie issue de la recherche vers le monde socio-économique avec
un coût de transaction quasi nul et, de manière plus générale, elle
favorise le dialogue entre recherche et société. Elle facilite la
réutilisation technologique et l'innovation de ses usages avec comme
conséquence création de richesse économique mais aussi de problématique
scientifique. Elle pose avec acuité la brûlante question de la
propriété de biens immatériels : que veut dire la propriété de la
connaissance dans une société de partage de l'information et de la
connaissance ? Une nécessaire protection juridique du logiciel libre
n'exclut pas que son exploitation relève sinon de la gratuité au moins
du bien commun. Face à ces défis, il y a
un nouveau chemin : les consortiums « open source » construits sur les
expériences réussies de décloisonnement entre recherche et industrie. A
l'image de Scilab (calcul numérique) ou d'ObjectWeb (plate-forme
middleware), hébergés par l'Inria, ces consortiums rassemblent une
pluralité d'acteurs, chercheurs, développeurs, médecins, industriels,
administrations clientes et spécialistes du monde de l'entreprise,
réunis dans un cercle vertueux de création de valeur par des liens de
complémentarité et de confiance. Ce modèle de développement facilite la
transition du logiciel libre de l'« objet de recherche », déconnecté
des enjeux du marché, vers un « objet de transfert » intégré aux
logiques industrielles sans renier la démarche de recherche
scientifique. Ouvert et partagé mais
applicable aux mutations structurelles d'une économie de services
complexes, telle est ma conception du logiciel libre et protégé :
mondialiser les savoirs, mutualiser les savoir-faire, et encourager ici
les nécessaires applications industrielles du « libre ». La culture du
logiciel libre est légitime dans sa propension à partager des savoirs
et à créer une dynamique vertueuse de mutualisation des technologies
structurantes. Je considère que c'est une chance à saisir comme vecteur
de transfert et d'innovation industrielle. Mais si la diffusion du
logiciel libre et ouvert est une alternative crédible au logiciel dit
propriétaire, ce n'est ni un renoncement à ce mode de diffusion, ni une
opposition de fait aux logiques commerciales. C'est une occasion
d'ouvrir de nouveaux espaces d'expression et de collaboration, de
promouvoir d'autres modèles et, pourquoi pas, de favoriser la mutation
et l'évolution du paysage économique. GÉRARD GIRAUDON est directeur du développement et des relations industrielles à l'Inria. * PSA, EADS, EDF sont des membres du consortium Scilab.
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